Chronique #2 : Madame Oiseau

Chronique fiction (*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#2Madame Oiseau

 

Le soleil se lève et je suis déjà debout, à l’affut d’un nouveau souffle. S’extirper de la nuit, cesser ces combats inutiles avec le noir, regagner un tant soit peu de calme intérieur et je suis en marche.

 

Un café, un bout de pain et hop! La vie est belle. Une véritable danse, vois-je tout de suite au bout de l’allée, se dessine derrière le grand chêne. Devant la clôture, accroupie sur ses genoux rougis par le chemin rocailleux, Madame Oiseau est là, en quête d’un moineau, d’un écureuil ou d’un chat. Jamais je ne l’ai vue parler à qui que ce soit avant ce matin 8h45 et ce fut moi. Je ne sais quelle mouche m’a piqué mais je me découvre en l’abordant, une âme de chercheur ornithologue amateur.

 

« ………….. »

« ………….. »

 

Voilà le début de notre conversation comme je les aime tant : pas un mot échangé dans les premiers 20 minutes où je me suis éreinté à mimer sa quête d’ailes. Moi, plutôt en quête d’elle, je me tus avec éloquence, disparaissant habilement de son champ de vision, fuyant son visage pourtant à deux mètres perché. Au bout de ce court moment de grâce invisible, je lançai un regard oblique qui croisa alors son épais sourcil gauche qui me toisa « touffument » et m’imposa de ne rien tenter avant l’apparition de ses fidèles amis. Au loin, la horde de pigeons en conciliabule, ourdissaient un plan étrange. Ma nouvelle comparse, habituée à cette danse automnale, élabora son piège en forme de triangle dessiné avec des miettes de pain rassis. Un bref sourire me fut esquissé, transporté par un expérimenté rayon solaire qui transperçait habilement les feuilles à peine rougissantes. Un grand ballet se préparait et j’étais maintenant aux premières loges, invité à assister à cet ode dédiée à la cohabitation pacifique entre l’homme (ici la femme) et l’espèce animale.

 

« Le gris pâle s’appelle Lance »

« …… »

« Le gris plus foncé répond au nom de Masque »

« ….. »

 

Y a t-il autant de nuances de gris que je ne connaisse pas pour me lancer dans une série de regards détectives ou préférai-je continuer à déceler chez elle les nuances colorées de sa passion? Elle avait des éclairs bleus dans les yeux qui illuminaient son front d’un amour si profond que je ne peux plus continuer à raconter mon histoire au passé. Tout le rose de ses joues et la splendeur du vent transportant le blanc et le noir ténus de ses cheveux jusqu’au fond de mon cerveau, tout l’arc-en-ciel qui virevoltait autour de son corps vibrant m’oblige ici à changer le temps des verbes. Ce passé ne peut s’expliquer qu’au présent.

 

Lance, ou Masque, ou je ne sais Qui initie, à l’instant, le grand ballet du matin et s’avance d’abord tout doucement, en tournant deux ou trois fois son cou à gauche, à droite, puis presque derrière lui, à me donner un torticolis, comme pour donner un signal de départ à cette rencontre imminente qui se prépare doucement puis, on le sent déjà, qui s’accélère au point de faire trembler la Terre sous nos genoux qui se touchent maintenant d’amitié devant la beauté qui se déploie.

 

« C’est beau hein? »

« …….. » À quoi bon parler, tout est dit.

Ils sont deux, ils sont trois, quatre, mille peut-être…. ils marchent, ils courent, ils ouvrent leurs ailes en même temps que Madame Oiseau ouvre ses bras… ils s’envolent, elle ferme les yeux et elle vole aussi devant cette fresque majestueuse qui ne peut se vivre qu’au présent. Ils s’approchent à grande vitesse et je me demande un instant si ces pigeons, tous pareils pour moi, ne vont pas me dévorer. Hitchcock m’a prévenu avec son film et je pense fuir mais le temps s’écoule alors si rapidement que je crois que tout se fige… même le soleil et la Terre cessent leurs mouvements célestes et la vie quotidienne de mon quartier me construit la plus belle histoire improvisée.

 

Au moment où les pigeons ne sont qu’à quelques mètres, une armée d’écureuil noirs (en fait ils sont quatre) m’égratignent la peau, se propulsent vers la manne répandue au sol et volent tout ce qui dessine le triangle, créant la panique chez la gent ailée. La horde se transforme en harde mais Madame Oiseau, les yeux fermés, n’y voit que reconnaissance, là où il y a hargne des pigeons quand ils se posent devant elle, le regard cru et affamé et les cris aigus. Elle n’ouvre pas les yeux tout de suite mais je ris encore, des heures plus tard, en me rappelant le sourire animal espiègle des écureuils qui se juchent dans le grand chêne pour cacher leur butin et admirer le désastre qu’ils ont créé dans cette guerre inégale où la ruse gagne toujours face à l’assaut trop bien organisé.

 

Quand Madame Oiseau ouvre les yeux, je suis déjà un peu plus loin, ayant pudiquement décidé de la laisser régler ses comptes avec sa famille. Mais les liens de sang ne peuvent pas s’effacer et les pigeons, naïfs et niais, reprennent leur joie idiote quand leur bienfaitrice et amie de toujours, ouvre son sac pour leur offrir encore et encore la multiplication des pains.

 

En m’éloignant, je me demande si je suis pigeon ou écureuil, niais ou voleur, docile et discipliné ou habile et créatif et je me tarde à répondre puisque je vois un chat rieur qui grimpe sur mon balcon. Vient-il me narguer dans mon admiration du jour ou cherche-t-il à m’entrainer vers ma chronique de demain?

 

Ni l’un ni l’autre puisque je retourne au présent, admirer le temps qui passe et s’étire si doucement. Vous ai-je dit que je suis heureux? On verra!

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

 

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