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Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.9 D’où viens-tu bergère?

 

« Comment elle s’appelle? » demande Luce  en touchant aux poils courts et raides d’une chèvre qui n’arrête pas de venir et de revenir lécher la main de la convalescente qui reste couché dans le hamac du matin jusqu’au soir.

 

« Martha. » dit Mariloup en souriant, très fière d’enfin entendre la voix de sa demi-soeur.

 

Ça fait 5 jours qu’elle n’a rien mangé depuis son arrivée au domaine du Château de la Brunière. Au moins elle a accepté de boire progressivement davantage d’eau ce qui a rassuré Maria, très inquiète de la santé de cette belle jeune femme. Italienne d’origine, ne parlant que le piémontais, Maria s’est installée dans le boisé sans demander la permission à personne, il y a 5 ans environ. Mariloup, adorant les bêtes sauvages l’a tout de suite adoptée et apprivoisée. Maria n’a pas encore réussi à apprendre plus de 20 mots de français mais Mariloup parle maintenant couramment le piémontais, une langue distincte de l’Italien qui est parlé par plus de deux millions de personnes dans le nord-ouest de l’Italie. Elle n’a jamais voulu expliquer à Mariloup ni à qui que ce soit sa situation (surtout pas à Sébastien de qui elle a très peur).

 

« Pourquoi elle me fuit comme ça? » demanda Sébastien à sa jeune fille de 9 ans qui la protégeait et qui n’avait pas indiqué à son père la présence de cette dame qui vivait pourtant dans une cabane de fortune sur un terrain du domaine, dans le bois, depuis 1 mois déjà.

 

« Papa, tu ne comprends rien! Elle ne te fuit pas, toi; elle fuit tous les hommes! Pour elle, t’es un fou, un tueur en série, tu comprends? »

 

« Non, vraiment pas! Tu trouves vraiment que j’ai l’air d’un tueur en série? »

 

« Justement, ça explique tout. Imagine; toi, le plus gentil des hommes… le plus doux; même toi, tu lui fais peur. Imagine ce que les autres, les vrais fous, lui ont fait? »

 

« Pas facile d’être mis dans le même paquet que les fous comme tu dis… tiens, Mariloup, je lui ai apporté de quoi manger. Tu penses que je ne sais pas qu’elle vit ici depuis plusieurs jours? Tu penses que je ne te vois pas voler de la bouffe dans le frigo et prendre du pain et des oeufs pour deux? »

 

« Papa, n’insiste pas… la bouffe, je te la paierai, quand j’aurai (et Sébastien ne fut pas déçu des années plus tard quand Mariloup décida de partager tous ses revenus (vente de légumes, vente de mouton, de laine et de formage de brebis) avec ses parents… elle ne veut pas te voir. Pour l’instant, elle ne veut même pas voir maman. »

 

« Maman sait qu’elle est là? »

 

« Papa, c’est vrai que tu sais presque tout mais maman, elle, elle sait vraiment tout, toujours. » lui dit-elle en le regardant dans les yeux, comme une menace sourde dont il devrait tenir compte lors de toutes ses envies futures. Les femmes de sa maison se protégeaient entre elles, il le savait et maintenant, après le départ d’Huguette et de Luce voici l’arrivée de Maria qui allait encore faire pencher la balance vers les décisions féminines. Mais il ne se plaignait que superficiellement quand il  discutait avec ses amis du village… oui, au contraire, chaque soir quand toute la maisonnée dormait, il s’efforçait de garder l’oeil ouvert pour penser encore une demi-heure au moins à tout le bonheur qui l’a mené ici avec ces femmes magnifiques.

 

Sébastien laissa donc alors le panier de victuailles qu’il avait apporté pour l’intruse et s’éloigna en essayant de créer un lien visuel avec Maria, une dame sans âge (on pourrait aussi bien croire qu’elle a 35 ans que 62), habillée comme une romanichelle. Maria baissa les yeux et s’agrippa à la petite Mariloup qui engueula aussitôt son père:

 

« PAPA, ARRÊTE… je ne veux pas que tu essaies de la regarder. Laisse-la manger tranquille! »

 

Sébastien s’éloigna en grommelant. Puis, à peine eut il fait 100 mètres dans le petit chemin de terre qui grimpe en contournant les vignes, que la voix très douce et gentille, cette fois, de Mariloup, résonna dans l’humidité de l’air sous ce ciel couvert de nuages.

 

« Papa… si tu veux vraiment l’aider! »

 

Sébastien s’arrêta et, sachant que sa fille était sérieuse dans ses affirmations, il ne se retourna pas pour entendre la suite qui ne le surprit guère.

 

« Tu pourrais, mon petit papa d’amour, lui construire une bergerie! »

« Mais on n’a pas de moutons! » dit Sébastien qui sait bien que Mariloup n’en démordra pas… depuis qu’elle a 5 ans qu’elle veut avoir des chèvres et des moutons.

 

« Justement, on pourrait en avoir… Maria était bergère où elle vivait… je ne sais pas ce qu’on lui a fait mais je ne la laisserai pas mourir toute seule. Des moutons, des chèvres, des chats… ça la guérirait »

 

« On verra on verra! » dit Sébastien en s’éloignant doucement, imaginant déjà les plans de la bergerie qu’il commencerait à construire le lendemain. Il y avait son deuxième voisin qui gardait des moutons et qui en vendait souvent… tout devrait s’arranger rapidement. Quand Mariloup voulait guérir ou aider quelqu’un, il n’y avait rien d’autre à faire que d’obtempérer.

 

Mariloup se tourna vers Maria qui commença à manger pendant que sa petite sauveresse  lui sourit:

 

« Maria… on va avoir une bergerie avec quelques moutons mais… est-ce que t’aimes les chèvres? Moi j’ai toujours rêvé d’en avoir! »

 

5 ans déjà que Maria est là et, après la construction d’une bergerie, d’une annexe pour Maria et d’une cabane habitable où dort souvent Mariloup, pas une fois encore elle n’a accepté que Sébastien s’approche trop près d’elle. Laura fait partie des quelques personnes qui peuvent lui parler mais l’homme du Château est parfois frustré de les entendre rire pendant qu’il travaille au champ. Pourtant, à travers les récits de sa femme et de sa fille, il a compris que cet être blessé avait des connaissances médicinales à base de plantes qui relevaient presque de la sorcellerie; elle avait tant à offrir à des fermiers qui devaient se colletailler sans arrêt aux forces de la nature Elle avait rapidement constitué une véritable pharmacie naturelle et sauvait régulièrement les animaux de la ferme au début de sa venue au Château, puis elle commença à guérir les petites maladies infectieuses ou grippales des enfants des travailleurs qui, bien qu’employés saisonniers, faisaient un peu parti de la grande famille des de la Brunière. On venait parfois même du hameau voisin pour la consulter et le message s’était transmis très discrètement qu’aucun homme (elle n’acceptait d’aider chez la gent masculine que les très jeunes garçons) ne pouvait l’approcher. Mariloup était tellement heureuse de l’avoir à ses côtés, tout particulièrement lors de la première venue de Luce qui, comme on le sait est arrivée en ressemblant davantage à une loque humaine avant de suivre la voie de la ressuscitation, superbe entreprise humanitairede ces deux femmes; Maria et Mariloup car, oui, pour Luce et pour un peu tout le monde, Mariloup a toujours été, même si jeune, une femme. Très jeune, elle savait ce qu’elle voulait et se comportait déjà en adulte.  Tous ceux qui les connaissent un peu les respectent mais plusieurs les qualifient à la fois d’anges et de démons.

 

Au bout de quelques jours du régime de douceur mis en place par les deux complices, Luce se sent bien auprès de ces deux femmes et accepte, un bon matin, tout naturellement, de manger un bouillon concocté par Maria qui, devinant qu’elle est enceinte, vient régulièrement lui flatter le ventre pendant son sommeil.

 

Luce rêve beaucoup durant cet épisode étrange et floue où elle frôle la mort et où pourtant grimpe en elle une forme de vie. Parfois, Luce se réveille en sursaut, totalement en sueurs et perçoit les discussions de Mariloup et de Maria qui semblent s’obstiner sur un sujet épineux. Parlent-elles d’elle, se demande Luce? De vilains maux de coeur lui font horriblement mal  et lui rappellent constamment qu’une autre vie que la sienne pousse en elle.

 

Les deux ou trois jours suivants se déroulent comme un délire où Luce n’arrive plus à se lever. Elle ne perçoit que des ombres autour d’elle et, en plus des chuchotements et des obstinations entre Maria et Mariloup, elle croit bien que son père et Laura la veille matin et soir. Ses yeux, ses oreilles, sa bouche, tout se détraque et elle quitte parfois la réalité durant plusieurs heures. À son réveil, Sébastien la tient dans ses bras et Maria qui n’a pas été aussi près d’un homme depuis fort longtemps approche un autre de ses bouillons mais Mariloup continue à s’obstiner.

 

« Non Maria, il faut arrêter ça… Maria! »

 

« Sauver bébé! » dit Maria en frottant doucement le ventre de Luce.

 

« Non Maria… arrête… il faut s’occuper de Luce! »

 

« Papa, dit soudain Luce, qu’est-ce qui se passe!? »

 

« Ma puce tu te réveilles enfin! »

 

« Papa, j’ai mal! »

 

« Luce, dit Mariloup, ton enfant… il ne vivra pas… il faut l’oublier… »

 

Puis, se tournant vers son père et sa mère et cherchant à ne pas se faire entendre de la piémontaise:   »Maria veut l’aider et veut sauver le bébé… elle cherche toujours à sauver toutes les vies mais là c’est Luce qu’il faut sauver! »

« Mariloup, j’ai mal. Maria écoutez Mariloup… Maria… écoutez là… j’ai mal j’ai mal! »

 

Maria se met aussitôt à pleurer en s’éloignant du lit de Luce suivit de Mariloup qui la rejoint et converse tendrement en piémontais avec son amie. Mariloup, 14 ans, calme les longs sanglots  d’une dame qui a trois fois son âge et, au bout de 5 minutes, Maria verse le contenu de son bol sur le sol. Elle appuie sa tête sur l’épaule de la toujours petite Mariloup et, au bout d’un très court instant où elle redevient la femme forte et décidée qu’elle est et sera toujours, elle se dirige d’un pas ferme vers son annexe, là où elle garde toutes ses plantes. Mariloup la suit du regard avec tendresse avant de revenir vers Luce qui agonise.

 

« On va aller à l’hôpital avec toi Luce! Laura, prépare-toi… je n’aime vraiment  pas c’qui se passe » dit Sébastien en faisant signe à Laura qui s’apprête à partir.

 

« Papa, les arrête Mariloup, Maria peut aider Luce maintenant. Faites-lui confiance. »

 

« Mais non, petit Loup, elle est partie! »

 

« Papa, maman, écoutez-moi, Maria a perdu toute sa famille avant de venir ici. Elle avait 4 enfants en bas âge. Depuis ce temps, au lieu de s’enfermer dans sa tristesse, elle essaie de sauver tout le monde et toutes les bêtes mais parfois elle en fait trop. Elle voulait sauver le bébé de Luce mais le bébé, il est mort déjà. »

 

Tous se tournent vers Luce qui retrouve un instant de lucidité et dit :

 

« C’est bon, c’est bon… je n’étais pas prête à avoir un enfant… plus tard plus tard… son père ne sait même pas qu’il est un père en devenir et moi je ne le veux pas comme père. »

 

« Maria a tout fait pour le sauver mais il n’y avait rien à faire ma belle Luce! »

 

Luce se met à hurler de douleur.

 

« Viens Luce, dit Sébastien, on t’emmène! »

 

Au moment où ils commencent à soulever Luce du lit, Maria sort de son antre avec des herbes, un breuvage et des couvertures dans le sbras.

 

« Papa, maman, Luce, dit Mariloup, faites confiance  à Maria, elle était médecin dans les montagnes où elle vivait… elle va aider Luce à retrouver la santé. Un bébé, elle en aura d’autres peut-être. »

 

Durant les 24 heures qui suivent, Maria ne quitte pas Luce d’une seconde et pour rassurer tout le monde, elle accepte même l’aide de Sébastien. Au bout de 48 heures, Luce reprend pied et Laura insiste pour qu’on l’emmène tout de même voir un médecin qui confirme que Luce a perdu son bébé mais que tout semble bien pour ce qui est de sa santé. Personne ne parle de Maria aux autorités; aux yeux du monde, elle n’existe pas mais elle a sauvé Luce et on la remerciera toujours pour cela. Sébastien la protégera toujours des mauvaises langues et des jalousies.

 

 

Luce reprend vie tout doucement et devient, en quelques semaines de convalescence, une petite bergère qui s’attache très rapidement aux moutons et à Martha la chèvre qui semble même insister pour que ce soit Luce qui l’aide à accoucher… d’un tout petit chevreau qu’on appela Lucien, en l’honneur de la survivante.

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.8 Les retrouvailles

 

« La jeunesse, ça s’en va! Comme un feu de joie quand c’est à la fête!

La jeunesse, ça s’en va

On sait d’où l’on vient mais on ne sait pas où l’on va! » 

 

Ces paroles tirées d’une chanson de Michel Fugain décrivent bien l’état d’esprit qui anime Luce lors de son premier retour à Montréal où à 20 ans, elle épie sa mère Huguette pendant au moins un mois sans se résigner à l’aborder. Huguette, elle, s’organise une vie sans histoire. Elle a 44 ans mais se sent comme une vieille femme de 84 ans. Sans ami, ne cherchant surtout pas à s’en faire de nouveaux, et peu fière de sa réalité quotidienne, elle ne répond pas aux courriels, aux lettres et aux téléphones de Sébastien et Laura. Mariloup lui envoie des photos de ses productions potagères et des chèvres qu’elle a commencé à élever, espérant en secret que cela ramènerait des loups dans la région. Huguette n’a pas pris connaissance des communications que son ex-famille lui envoie de façon de plus en plus espacée. Huguette ne croit plus en rien. Depuis la mort de Marcus, elle a perdu l’espoir qu’un détour de la vie lui sourirait à nouveau. Chaque seconde toutefois, elle pense à sa fille Luce et se demande ce qui a bien pu achopper pour que tant de distances se soit installées entre elles deux. Chaque jour, Huguette retourne au parc Jarry où elle amenait une petite Luce enjouée qui parlait, à deux ans déjà, à tout le monde autant qu’aux oiseaux, aux chats et aux chiens. Elle maudit le jour où elle a, dans un réflexe insensé, téléphoné à Sébastien, le père de la petite. Elle comprend maintenant que ce fut une révélation pour sa fille, une ouverture sur un autre monde mais que ce fut en même temps la fin de sa propre existence. Huguette n’arrive pas à tout comprendre et ne réalise pas que tout pourrait peut-être se réparer.

 

Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que chaque jour, elle se retrouve si près de recommencer à zéro car sa belle Luce, dont elle n’a pas entendu parler depuis 1 ans car elle tourne autour du monde, après la trop brève intervalle  où elle est venue une seule journée assister à l’enterrement de Marcus, Luce donc, la rejoint tous les jours dans le parc.

 

Aujourd’hui par exemple, pendant qu’Huguette, comme depuis un bout de temps, n’arrive pas à avaler quoique ce soit de son lunch, Luce s’assoit sur un banc à 20 mètres de celui où est placée sa mère. Elle l’observe, la trouve amaigrie, aimerait tant lui ouvrir son coeur mais se sent tellement coupable de ne pas lui avoir donné de nouvelles pendant son long périple au bout de l’enfer d’un voyage qui l’a menée dans les bras de tant d’amants que tout s’est vidée en elle. Luce, la fleur de sa mère, la princesse absolue quand elle vivait ici, a effacé toutes ses richesses en se fondant dans les éloges et les gloires éphémères du monde virtuel. Elle a couru les fêtes, s’est fondue aux modes et, de grande prêtresse des conseils et recommandations à donner à tous et chacun, elle s’est enfoncée dans le vide profond de son être.

 

Un jour, à Brisbane, après avoir fait l’amour avec … (quel était son nom déjà? Avait-il même un nom ce jeune garçon si beau?), elle s’est mise à pleurer en plein coeur de ce grand lit blanc rempli de jouissances, au centre d’un loft bondé d’admirateurs qui l’avaient regardée toute la soirée et toute une partie de la nuit avec des yeux envieux. La musique était si forte et les discussions si syncopées que même l’alcool et lespep pillsne l’empêchèrent pas de soudain vouloir tout éteindre; les lumières, le son, les sensations sur sa peau de ces mains qui s’appropriaient au lieu de toucher, éteindre aussi la lumière reflétée dans les miroirs qui ne renvoyaient aucunes images réelles, les téléphones qui vibraient sans arrêt, les photos toutes plus belles et plus joyeuses qui allaient encore permettre à multiplier ces journées INCROYABLES! Tout éteindre… voilà ce à quoi elle se résignait… la vie aussi peut-être!

 

Cette soudaine pensée lui fit si peur qu’elle ne termina même pas le baiser passionné de son amant qui l’invitait à recommencer des ébats qui ne succédaient qu’à d’autres ébats. Elle sortit alors en catastrophe du loft et essaya pendant deux ou trois heures de réunir assez d’informations dans son cerveau pour se rappeler qui elle pourrait bien appeler. Elle avait des centaines de milliers de followers mais avait-elle une amie? Elle pensa soudain à Mariloup, à Sébastien, à Laura et à sa mère Huguette. Un an qu’elle ne leur avait plus parlé… un an que Marcus était mort et qu’elle était allée au Château, entre deux périples MAGNIFIQUES, pour tristement se rendre compte que sa vie était devenue tellement futile et irréelle qu’elle n’arriva même pas à leur parler. Elle pleura durant les 18 heures où elle alla les voir; elle prononça sûrement quelques mots diffus mais elle repartit rapidement, fuyant ce monde pour en chercher encore et encore un autre.

 

Mais là, quoique MERVEILLEUX, le monde des HOURRAS et des SOURIRES factices venait de la jeter par terre.

 

À Montréal maintenant, ayant abandonné ses lecteurs quotidiens pour un temps seulement peut-être, elle tente de se refaire une virginité d’autant plus difficile qu’elle sent qu’un enfant semble vouloir venir en elle.  Chaque jour, elle s’approche de sa mère et se convainc qu’elle va lui parler et qu’elles vont reconstruire leur complicité de la prime enfance… puis, elle recule de cent mètres et  court se chercher un travail dans un café. Sa beauté lui ouvre toujours toutes les portes et ce qu’elle demande, elle l’obtient. Mais alors pourquoi ce vide l’assaille-t-elle tant?

 

Un matin, elle se décide à appeler Mariloup, jeune adolescente qui est tellement ancrée au sol planétaire qu’elle saura peut-être faire cesser chez elle ces envolées qui la mène si haut que l’air y manque de plus en plus. Luce suffoque au point où elle n’arrive toujours pas à prononcer une parole.

 

« Allo? » répète  Mariloup pour la troisième fois puis, s’apprêtant à raccrocher, elle entend des pleurs qu’elle reconnait.

 

« Luce? C’est toi? »

 

Luce laisse libre cours à sa profonde détresse et débite pendant 5 minutes des phrases incompréhensibles entrecoupées  de sanglots profonds qui donnent l’idée à Mariloup qui sauva alors la vie de Luce.

 

« Luce… écoute-moi. Viens ici, viens au Château. »

« J’peux pas voir papa et Laura dans mon état! » réussit-elle à dire avant de plonger dans un long sanglot qui transperce l’océan et  le coeur simple et pragmatique de Mariloup.

« J’te comprends ma soeur! »

 

Cette voix si rocailleuse et si montagnarde, ce ton imbibé de calme et d’animalité naturelle impose un long silence à Luce qui se calme aussitôt. Entendre Mariloup la traiter de « soeur » la convainc de rester en vie et de voir un peu plus loin s’il n’y aurait pas quelque chose pour elle ici-bas.

 

« Luce, tu viens chez moi! » dit Mariloup qui sait percevoir chez les êtres vivants les moments importants. Les bêtes blessés, aidés de la bergère Maria qui vit dans la colline près de ses cultures maraîchères, Mariloup en a soignées plus d’une… et la mort ne lui fait pas peur. Elle sait la reconnaître maintenant et a accepté un rôle d’accompagnatrice du règne animal dans ces moments ultimes. Luce est sur le point de mourir, Mariloup l’a reconnu dans ses râles en tout point semblables à ceux d’une de ses chèvres la semaine d’avant.

 

« Luce, tu prends l’avion et tu t’en viens ici. Je ne dirai rien aux parents… prends un taxi d’Orléans, si t’as pas d’argent je vais en trouvé.

« Non ça va Mariloup! »

« Ça ne va pas Luce, crois-moi! Tu viens ici tout d’suite. »

« Il y a ma mère aussi et… »

« Il n’y a plus de mère, ni de père, ni personne Luce… tu vas mourir si tu ne fais rien… Viens, je t’attends, Papa m’a construit une cabane dans le bois… n’apporte rien, c’est urgent Luce… ma voisine va nous aider »

« Je ne sais pas… »

« Luce, je suis sérieuse! T’es ma soeur… si tu meurs vraiment comme tu es en train de le faire, je n’aurai plus de soeur… j’veux que tu meurs dans mes bras… je n’ai pas peur de ça! »

« J’arrive! »

 

Sans même retourner voir sa mère Huguette, tout aussi déprimée qu’elle,  Luce abandonne tout ce qu’elle a et prend  l’avion en première classe (de l’argent, elle en a des pochetés tellement ses blogues et représentations dans des évènements de modes lui ont rapporté de sous depuis quelques années de ce vide absolu auquel elle s’est frottée et brûlée les ailes). Le chauffeur de taxi, sous les ordres d’une Luce faussement resplendissante et apparemment très en moyen (elle lui donne trois billets de 100 euros avant même de lui dire où elle va) quitte l’aéroport du Loiret non loin d’Orléans et accepte, au bout de 40 minutes de route,  de ne pas passer trop près du Château de la Brunière et de plutôt s’engager dans une toute petite route de traverse qui sillonne entre des rangées de vignes en direction d’un tracé qui grimpe l’horizon. En haut de la colline, à une distance d’à peine 200 mètres d’une petite bergerie que l’on peut apercevoir en contrebas, le chauffeur du taxi immobilise sa voiture déjà toute salie de la terre sèche et un peu rougeâtre qui se colle aux bas des portières, saisit fortement le sac très chic auquel cette jeune femme trop maquillée s’accroche depuis tout à l’heure, le lui  arrache et lui ordonn de sortir.

 

« Quoi? » dit Luce encore sur le point de pleurer.

« J’ai compris votre manège madame. Vous n’arrêtez pas de regarder tout autour comme si on vous cherchait. Moi je ne veux rien avoir affaire avec vos crimes. Vous avez sûrement  un couteau ou un révolver là-dedans. » dit-il nerveusement, en rejoignant Luce dehors dans le champ, au milieu des vignes remplies de raisins presque mûrs  (les vendanges auront lieu dans trois semaines).

 

La peur dans les yeux et se tenant à au moins 5 ou 6 mètres d’une Luce détruite (elle n’avait pas dormi depuis trois jours au moins dans sa fuite vers le Château), il vide le contenu du grand sac chic de celle qu’il croit être une criminelle et est pris de panique quand son contenu en s’envolant à travers les plantes bondées de fruits se révèle être des milliers d’euros. Loin d’être rassuré de ne pas y trouver une arme, il se précipite vers Luce, prêt à risquer sa vie pour ne pas perdre la sienne. Il croit qu’elle cache dans sa veste une arme et que, maintenant démasquée, la voleuse va le tuer.

 

« PAS UN GESTE! » crie Mariloup, surgissant de nulle part, un fusil chargé dans les mains qu’elle pointe sur l’homme qui échappe un cri perçant annonçant la mort.

 

« TU BOUGES, T’ES MORT! »

 

L’homme et Luce éclatent alors de sanglots incontrôlables.

 

« Viens Luce, viens derrière moi! Plus personne ne te fera de mal. Moi, je savais bien que je finirais par rencontrer un loup ici. »

« Un loup? » dit l’homme en respirant si fort, certain qu’il va mourir dans moins de 2 secondes.

 » C’est elle, le petit chaperon rouge…  Tu t’approches de ma petite soeur et tu meurs! Je t’ouvr ele ventre comme dans le conte, t’as compris? »

 

Luce va ramasser deux ou trois billets de 100 euros qui virevoltent dans l’air qui soudainement tourbillonne et les lui remet en souriant tristement.

 

« Merci pour le trajet. Tenez! »

 

L’homme, le fusil toujours pointé sur son visage saisit les billets, les échappe à nouveau, ne cherche plus à les récupérer puis, sûr de mourir s’engouffre dans sa voiture   et recule à une vitesse folle, heurtant des piquets et écrasant des raisins au passage.

 

Mariloup et Luce ne le regardent même pas s’éloigner. La petite soeur maintenant devenue la grande soeur protectrice en un seul épisode de vie, l’emmitoufle dans ses bras. Luce accepte son aide réconfortante et la suit jusqu’à la petite cabane construite au milieu de quatre grands chênes, derrière la bergerie.

 

Les retrouvailles sont ensuite silencieuse pour au moins trois jours où Luce ne dit pas un mot, se contentant de dormir et de manger la soupe de Mariloup et de Maria la voisine bergère qui partage le secret de cette nouvelle arrivée.

 

À son chevet, les chuchotements des deux grandes amis amantes de la nature ne font que l’apaiser et la rassurer dans ce repos non plus éternel comme il était devenu inévitable mais réparateur et profondément soignant pour Luce.

 

C’est la première fois et non la dernière où Mariloup sauve la vie de Luce qui, pour la première fois, sent ce que peut être non plus la gloire ou l’admiration, mais la simple joie d’un regard bienveillant. Bénies soient leurs retrouvailles.

 

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

Chronique fiction.

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#1.7 Que le vent l’emporte 

 

Pendant que Mariloup, à 6 ans, entre en CP (Cours Préparatoire) à l’école Jacques-Prévert, Luce entre au Collège en sixième (du haut de ses 12 ans) au Collège St-Exupéry de St-Jean-de-Braye en France, les deux écoles étant situées non loin de leur domaine familial dit du Château de la Brunière. L’arrière-grand-père de Laura et de Marcus, Luc de la Brunière, avait hérité, de son grand-oncle Olivier, des terres et des bâtiments qui ont été acquis durant la période de restauration monarchique où les titres de duc, de marquis, de comte et de comtesse ont pu reprendre des droits beaucoup plus restreints et presque honorifiques après avoir été totalement bannis à la fin du 19e siècle lors de la période de grands changements de la révolution française. Après un sursaut monarchique  lors du Premier empire (1804-1814) qui continua à avoir des effets réparateurs sur la noblesse lors des périodes historiques appelées Restauration (1814-1830) et  Monarchie de juillet (1830-1848 avec effets politique jusqu’au Seconde empire en 1852), la noblesse a pu reprendre ses titres et, surtout pour la famille de la Brunière, garder le Château et le domaine.

 

Lors du second empire (1852-1870), les nobles ont cessé progressivement d’utiliser leurs titres mais Mariloup, poussée par Luce dans son empressement à se réapproprier le passé de sa famille d’adoption et dans la réalisation de son rêve d’habiter un château et de régner sur le monde, se fait parfois appeler la comtesse par sa grande soeur qui aurait tellement aimer avoir cette chance d’ainsi bien naître. (** voir l’arbre généalogique de la famille)

 

Mariloup, selon Luce, devient donc l’héritière légitime du titre de comtesse et surtout de la co-propriété du Château avec sa mère et son oncle seulement puisque les enfants et l’ex-femme de Marcus, dans tout le processus de divorce, avaient renoncé devant notaire à tous leurs droits ancestraux en échange de montants d’argent très substantiels.

 

Mariloup, curieusement et contrairement à sa demi-soeur Luce, n’en a rien à faire de cette noblesse et de son goût du luxe. Très très jeune, comme on le sait  si on fait référence à ses cris incessants qu’elle savait si bien extérioriser dans sa prime jeunesse et grâce à son amour des loups et de la nature, Mariloup se balade dans les champs et dans les boisés de leur propriété comme une vraie fille des bois, des ruisseaux et des champs. À 6 ans déjà, elle conduit le tracteur et participe à toutes les étapes vinicoles. Dans la tradition familiale, chaque enfant possède une part du lopin de terre. Les enfants de Marcus n’ayant plus de droits et Luce n’étant pas de la lignée familiale, Mariloup peut, théoriquement, faire fructifier une partie des terres à sa façon (Huguette n’a pas encore accepté les multiples demandes en mariage de Marcus, ce qui régulariserait leur situation et ce qui permettrait à Luce, croit celle-ci en secret, de revendiquer elle aussi un lopin de terre mais surtout, et c’est ce qui l’intéresse le plus, un titre de noblesse qu’elle voudrait bien étaler au grand jour à l’école). Selon la tradition familiale que l’on a perpétuée à travers les âges en France et particulièrement dans cette lignée familiale, le vignoble du Château  de la Brunière (appellation légale du Domaine vinicole) a presque toujours été  utilisé comme terre productrice de raisins utilisés pour la production du vin  LA CUVÉE DU LOUP. À certaines époques plus difficiles de l’histoire de France (durant les deux grandes guerres plus particulièrement), de grandes parties du terrain cultivé ont été transformées en cultures maraîchères. Les vignes ont donc, à ces endroits, été maintes fois replantés au fil des années mais, le raisin qui y est produit n’a jamais réussi à atteindre la qualité requise pour faire un grand cru.

Ainsi quand Mariloup comprit très jeune qu’elle allait être la propriétaire d’un lopin de leur grande terre et  que Laura et Marcus lui montrèrent leur partie personnelle du terrain qui portait leur nom et qu’ils lui proposèrent la partie de la vigne qui avait d’abord été destinée aux deux enfants de  Marcus, eux qui ne venaient jamais lui rendre visite et qui, selon l’acte notarié, ne possédait plus rien ici, Mariloup du haut de ses 6 ans, révéla, à la grande surprise de tous, ses intentions.

 

« Maman, oncle Marcus, Luce (bien que non-membre de la famille, Luce participait toujours aux discussions en tant qu’éternelle défenderesse de sa petite demi-soeur qu’elle protégeait contre tous les abus, surtout ceux qui n’existaient pas mais qui étaient potentiels). Je n’ai que 6 ans mais je suis prête à prendre possession de mon lopin de terre personnel. »

 

Laura et Marcus, amusés, se regardèrent et convinrent en toute complicité que la discussion pouvait s’entamer même si, habituellement, cette étape, dans la tradition plus que centenaire dans la famille de la Brunière,se faisait habituellement à 12 ans.

 

« Elle préfère ne pas attendre à 12 ans, car la vie va si vite et la Terre, pas seulement la terre du domaine de notre Château mais la Terre entière est en péril », dit Luce en prenant la parole pour la petite car elle était un peu au courant de ses intentions, croyait-elle. Elle avait intentionnellement prononcé le « nous » inclusif espérant que sa mère accepterait la demande en mariage et lui fournirait ainsi un titre glorieux.

 

Luce, à 12 ans, était la présidente de sa classe et faisait partie de plusieurs comités environnementaux qui s’inquiétaient vivement des bouleversements climatiques et des pronostics horribles qu’on semblait réserver aux espèces animales et surtout, aux humains à cause des gaz à effets de serre et de la pollution ambiante, même en régions rurales. Elle écrivait déjà une chronique  hebdomadaire dans le journal de l’école et était considérée, malgré sa première année à cette  école, comme étant une leader respectée tellement elle s’intéressait aux courants de la jeunesse mondiale (autant au niveau environnemental qu’u niveau de la quête instantanée de succès et de gloire personnel avec la montée des réseaux sociaux et de l’information instantanée).

 

Luce, aimant tant être sur le devant de la scène, embrassait toutes les causes populaires et aimait par-dessus tout être applaudie. Dernièrement, dans le département du Loiret, des citoyens ont commencé à revendiquer des changements majeurs dans l’utilisation de l’énergie. Des projets d’installation d’un parc éolien, soumis à des études poussées portant sur les impacts environnementaux futurs, se pressaient à faire partie de l’actualité. Luce, toujours à l’affut des sujets chauds et cherchant toujours à faire réagir les gens, a cherché sur internet, a lu sur ces études en cours de réalisation et a eu vent (oui, excusez le jeu de mot) de l’intérêt populaire pour cette utilisation verte de l’énergie renouvelable éolienne dans la région. Elle en a beaucoup parlé à Mariloup et, croit-elle à ce moment, l’a convaincue de mettre à profit son lopin de terre à la construction de quelques éoliennes.

 

« Il ne faut plus tarder, continue Luce, et Mariloup, en m’appuyant dans mes démarches, veut utiliser son lopin de terre pour aider la planète. Il faut commencer petit. Il faut faire quelque chose ici. Partout dans le monde les jeunes se mobilisent. Vous avez vu à Montréal? Il y avait 500, 000 personnes qui marchaient avec Greta pour le climat. »

 

« Tu as raison, continue Mariloup. Je suis jeune mais je n’ai pas de temps à perdre. Je ne veux pas attendre avant de changer quelque chose dans le monde. Vous savez comme j’aime les loups… je veux qu’ils puissent continuer à vivre en France, même s’ils n’y en a plus beaucoup… comme les autres animaux et nous aussi, je veux qu’on se nourrisse bien et qu’on respire bien… »

 

« Bravo ma petite, lui dit Laura en l’embrassant. Je trouve que tu es fantastique mais tu n’as pas à t’occuper du monde entier ni de l’utilisation du lopin de terre qui t’est attribué. Tu as 6 ans… commence par faire des choses toutes simples… nous les grands, on va faire notre part. Par exemple, tu sais que si l’on continue à purifier notre terre et à ne plus utiliser de pesticides comme on fait depuis quelques années; d’ici trois ans, notre vin pourra être certifié biologique. »

 

« Mais Mariloup, continue Luce,   veut avoir son lopin de terre dès maintenant. »

 

« Si tu veux. On y a déjà pensé Mariloup, dit Marcus, tu peux avoir les rangées de 1 à 45, du côté du troisième coteau … sur le plus haut flanc de notre terre! On va l’appeler par ton nom et quand tu voudras on va notarier cela…. ce sera vraiment à toi. »

 

« Mariloup, dit Luce, c’est une bonne nouvelle car c’est là, comme on s’en est parlées souvent, qu’on pourra installer des éoliennes. »

 

« Des éoliennes? » s’étonnent Laura et Marcus qui savent bien que Luce se laisse souvent influencer par le courant du jour.

Eux aussi ont entendu parler de la possibilité de développer l’éolien dans la région mais n’avaient pas réaliser que leurs jeunes génies pensaient à cela pour  leur terrain. Mais, comme toujours,  Mariloup ne voyait pas la vie comme tout le monde.

 

« Luce, je ne pensais pas aux éoliennes… maman, oncle Marcus, je ne pensais pas à cette partie de notre terre mais plutôt aux terres qui longent le bois… ces terres que personnes n’utilisent vraiment, où les vignes ne poussent pas bien…  celles qui sont dans la vallée de l’autre côté du coteau où il y a déjà eu des cultures … ce sont à celles-là que je veux donner mon nom. »

 

« Mais Mariloup, dit Luce, à cet endroit il n’y a pas de vent… pas de vent, pas d’éolienne… tu m’avais dit que… »

 

« Je ne veux pas installer des éoliennes! »

 

« Mais là-bas, les terres n’ont pas été cultivées depuis longtemps… » lui dit Laura, amusée tout de même des idées tellement uniques de sa toute petite boule d’énergie.

 

« Tu devrais plutôt profiter des vignes, renchérit Marcus; quand tu seras grande, tu pourras créer ton propre vin et vivre de notre production… tu seras propriétaire selon la loi »

 

« Je sais… je ne veux pas vous faire de peine à tous les trois et je sais que j’ai 6 ans et qu’on est venus vivre ici parce que je criais au loup et qu’ici je vais tellement bien et que je devrais faire comme vous me dites… mais… »

 

« Mais non, ma petite! dit tendrement Laura. Le lopin de terre que tu choisiras avec notre accord sera à toi. On t’aidera à l’exploiter comme tu le voudras… c’est la règle dans la famille! »

« Mais, tout de même,  ne vas pas trop vite, continue Marcus, on a tout le temps. Tu te décideras quand tu seras prête. »

 

« Merci, mais je suis prête… je sais que je veux devenir maraîchère. Je ne veux pas produire du raisin et du vin, ni installer des éoliennes, désolée Luce, je veux produire des légumes et les vendre dans la région. Juste à côté du bois… j’aime ça là-bas…. je vais peut-être pouvoir attirer des loups »

 

« Mais Mariloup, tu m’avais dit que les éoliennes, c’était parfait! » dit Luce très fâchée.

 

« J’aime mieux les légumes. »

 

Luce se sauve en courant devant ce qu’elle considère comme une trahison de sa petite demi-soeur.

 

 

Toute l’organisation familiale a bien ri de cet épisode précoce mais cela marqua tout de même une première division importante entre Luce et Mariloup qui ne voyaient pas les choses de la même manière. Mariloup ne dérogea jamais de son rêve et 6 ans plus tard, elle insista pour aller chez le notaire pour officiellement prendre possession de son bout de terre. Laura, Marcus et son père Sébastien l’aidèrent beaucoup à développer son projet de culture biologique en petite superficie. Elle avait la nature dans le sang. Le bonheur de vivre ici et de faire profiter la terre la calmait encore plus chaque jour. Luce, elle, n’avait pas trouvé sa place ici. Elle continuait d’écumer les réseaux sociaux en créant des blogues et devenant youtuber! L’épisode des éoliennes fut suivi de sa période musicale où la petite grange du fond de la cour servit aux trois groupes qu’elle forma et qui répétaient leur musique tout d’abord heavy métal pour le premier groupe, puis pop pour le deuxième et rap pour le troisième dans l’espoir d’un succès planétaire. Elle eut un premier copain à l’âge de 14 ans qui fut suivi du batteur du troisième groupe puis d’un comédien de la troupe de théâtre à qui elle se joignit à Orléans puis elle voulut quitter pour Paris où elle étudia à l’université en arts, en politique puis en cinéma. Toutes ces années, elle tenta par tous les moyens de convaincre sa mère de se marier pour s’intégrer à la vie rurale et acquérir un titre et une part de la terre mais Huguette n’était pas douée pour la simplicité. Elle voulait bien faire plaisir à sa fille mais la quête perpétuelle de Luce d’être en avant-plan ne lui plaisait tellement pas qu’elle essayait toujours de la ramener sur le plancher des vaches, comme on dit. Luce, même si elle avait réussi à devenir comtesse et même si elle avait pu devenir propriétaire de la colline et y installer des éoliennes ou y faire construire une immense scène pour y exposer ses multiples talents à la face du monde, rien n’y aurait suffi. La vie ici ne lui allait pas. Sa mère Huguette, enfermée dans une sorte de brume mi-heureuse, mi-endormie, ne réalisa pas le moins du monde que tout se déglinguait dans la vie de sa fille, trop occupée qu’elle était à vivre son deuil d’un enfant à dominer et à rendre pareille à elle-même, ce qu’elle avait définitivement raté avec Luce. À partir de l’épisode éolien où elle ne sentit plus sa place, Luce n’attendait que le bon moment pour partir ailleurs.

 

Quand, à l’aube de ses 17 ans, elle annonça à sa mère qu’elle partait faire le tour du monde seule, Huguette sentit que le vent qui emportait sa fille éteignait définitivement une grande partie de sa vie. Durant les deux années suivantes, loin de sa raison de vivre, elle ne résista pas à la mort de son amoureux Marcus qui périt dans un accident d’avion léger qu’il avait voulu bricoler avec Martin, son grand ami d’enfance de la ferme voisine.

 

Huguette revint au Québec et, attendant toujours des nouvelles de sa fille, elle s’enveloppa dans un mutisme étrange même si constamment, Sébastien et Laura l’invitaient à revenir vivre avec eux dans leur monde campagnard qui leur allait si bien au côté de leur grande inspiration, Mariloup, le femme qui allait mener des projets écologiques fantastiques.

 

Luce voguait au gré des conquêtes amoureuses qui avaient fait places aux conquêtes de succès planétaires. Elle ne voulait que la gloire et la trouvait dans les bras de ceux qui la dévoraient des yeux. Mais un simple souffle semblait avoir éteint la flamme vive qui l’animait tant avant ce déménagement guidé par Mariloup. Luce, au bout de deux ans de voyage et de quête d’identité, revint à Montréal, à la recherche de sa mère et du bonheur perdu. Deux solitudes qui allaient se poursuivre et se fuir comme les ombres créées par un orage toujours imminent.

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

(**)

Voici un bref tableau généalogique non-exhaustif de l’histoire de ce Château.

 

Année de naissance de la lignée des de la Brunièreen lien avec la propriété du château du même nom

2020 Mariloup de la Brunière qui se fait parfois appeler par Luce: la comtesse

1995 Laura, mère de Mariloup

1987 Marcus, oncle de Mariloup

1958 François, grand-père

1941 Luc, arrière-grand-père

1912 Alfred, arrière-arrière-grand-père

1883 Marc, père d’Alfred

1856 Alain, père de Marc et frère ainé d’Olivier

1854 Olivier, dit comte de la Brunière(voici la dernière mention du titre de noblesse dans la famille)

1835 Charles, comte et père d’Olivier et petit-fils du Duc Louis de la Brunière, contemporain de la révolution française, qui tient son titre d’avant la révolution et qui a réussi à le conserver malgré les persécutions et les exécutions lors de la période dite de la Terreur.

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.6 Mariloup et Luce, reines d’un château de la Loire   

 

Le 20 février, le jour même des deux mois de Mariloup, Huguette, Luce, Sébastien et Laura s’envolent tous ensemble vers la France, plus particulièrement vers Paris où les attend Marcus au volant de la mini-fourgonnette familiale. Cela fait déjà un moment qu’il prépare l’arrivée d’Huguette et maintenant de toute sa nouvelle grande famille. Au domaine dit du Château de la Brunière, dans la vallée de la Loire, Marcus a multiplié les vacances auquel il avait droit au Centre Hospitalier régional d’Orléans en tant qu’urgentiste. Il a mis tous les efforts pour aménager le manoir qui a longtemps servi de dortoir aux employés occasionnels quand la famille élargie des  de la Brunière créait encore son vin artisanal. Depuis 20 ans maintenant les champs sont en friches et aucun des enfants de la famille autrefois prospère et reconnue dans le département du Loiret et dans toute dans la grande région du Centre-Val de Loire, n’a repris la production vinicole qui s’est peu à peu tarie.

 

« Mariloup, dit Luce à sa petite soeur en lui montrant le château et le manoir, grâce à toi, on va vivre dans un château. »

 

La petite sourit et réussit déjà à fixer les yeux de sa grande soeur et semble même la comprendre et réagir avec enthousiasme partagé en arborant un grand sourire que certains auraient attribué à un réflexe musculaire mais que toute la famille, y compris Marcus qui la revoit après un mois d’éloignement, attribue davantage à son incroyable précocité et son statut que vous qualifierez vous-mêmes de prophétesse si vous lisez ce récit jusqu’au bout. Il est d’ailleurs possible que les grands esprits ou à tout le moins les grandes curiosités dites naturelles se forment très tôt quand l’entourage immédiat te prête autant d’intérêt et t’intègre autant dans toutes les conversations que ce que l’on a fait vivre quotidiennement, depuis sa naissance, à la minuscule Mariloup. De loup d’ailleurs, outre le nom, elle semblait, il y a une semaine à peine avoir tous les attributs car de dents, elle avait déjà 4 et de cheveux elle en comptait par centaines, et de cris aigus par milliers. Elle hurlait comme un loup toutes les nuits depuis sa naissance et n’a jamais laissé personne dormir plus de 45 minutes depuis qu’elle a vu le jour. Tous les tests médicaux et toutes les théories sont tombés caduques et rien ne semblait expliquer cette propension aux hurlements nocturnes. D’ailleurs même si tous les membres de la famille, en entreprenant ce déménagement, ont poussé à bout l’utilisation de leurs dernières énergies, tous n’en tiennent plus rigueur à la petite hurleusemaintenant qu’elle est guérie de sa puissante maladie. Sans trop savoir pourquoi, encore la semaine dernière, elle criait la nuit. Ils ont vite conclu en essayant de contrecarrer ce trait de caractère par de multiples et prolongées tentatives cliniques, que rien n’y changerait jamais. La musique, la lumière, les contes et les lectures nocturnes, les randonnées en automobile à 3 heures du matin, les déguisements en clown, en ours ou en Darth Vader (costume de Luce lors du dernier Halloween), les sourires, les  pleurs, les co-hurlements, rien n’y fit… jusqu’à ce que Marcus envoie une série de photos du domaine de la Brunière. Huguette, les larmes aux yeux car elle s’ennuyait de son amoureux qui était retourné dans son pays depuis quelques jours, vint au deuxième étage dans la chambre de Mariloup où tout le monde était presque toujours, essayant de trouver une nouvelle recette curative, montra joyeusement à tous (à travers des pleurs inarrêtables) une série de photos magnifiques d’un château, non pas en Espagne comme le veut l’expression, mais dans la vallée des grands châteaux de la Loire. Celui de la famille de Marcus et de Laura était somme toute assez petit pour les Français habitués au faste monarchique mais immensissime pour les Québécois qui rêvaient d’un jour y séjourner.

 

Cette nuit-là où Huguette, Luce et Laura oublièrent les photos sur la table à langer non loin du lit de Mariloup, tout le monde dormit mystérieusement et profondément jusqu’au lever du soleil. Et là, la petite démone aux cris qui déchiraient toujours la nuit au point où les voisins avaient envoyé deux fois les policiers croyant à des sévices corporels sur la nouvelle-née, se réveilla comme toujours avec le sourire d’un ange. Car, faut-il le préciser ou l’aviez-vous déjà compris, la nuit, elle hurlait mais le jour, elle régnait en reine de la joie, ce qui rendait les diagnostics médicaux très  aléatoires et peu crédibles car aucun médecin et infirmière consultés ne crurent jamais à l’intensité des décibels produits par ce tout petit bout d’être humain étant donné la douceur de ses gazouillis quand le soleil, en se levant, venait faire mentir les éclopés de la petite.

 

« Maman, il faut aller vivre en France! » conclut Luce après 4 nuits d’affilée où le test ultime acheva la guérison de Mariloup.

 

Sébastien, croyant avoir enfin trouvé la cause de son sommeil réparateur pour tous, fabriqua avec Laura un petit mobile formé de photos du château de la famille de la Brunière. Incrédule, Huguette, quoique très heureuse de dormir plus d’une heure d’affilée depuis la naissance du charmant petit monstre  traita ses voisins du haut, de débiles profonds et convainquit Sébastien de constater par lui-même que la petite avait tout simplement vieilli.  Les photos du château n’avaient rien à faire dans ce miracle de guérison spontanée.

 

La nuit suivante, quand Sébastien décida d’enlever le mobile photo installé sur le haut du berceau de Mariloup et que la petite s’est remise à hurler encore plus fort qu’avant et qu’à trois heures du matin, trois policiers  constatèrent par eux-mêmes que personne ne martyrisait  la petite et que, malgré la force de ses hurlements, elle les accompagnait de sourires et de regards heureux. Elle ne criait donc pas au meurtre ni à cause d’une quelconque souffrance comme le prétendait les voisins qui ne dormaient plus depuis deux mois mais sans doute à cause de sa croyance intime et profonde qu’elle était un loup. Les policiers, sceptiques tout de même face au récit des accalmies des derniers jours, assistèrent, complètement ahuries, à la mise en place de la guérison miracle. Aussitôt les photos du château de la famille de la Brunière, mis en place, aussitôt la paix et le calme recommença à régner dans le quartier et la plainte, une fois de plus, dû rester lettre morte.

 

C’est donc le lendemain de ce nouveau miracle que la décision fut prise par Laura et Sébastien d’aller en visite en France, voir de plus près ce château guérisseur. Huguette, intense et souffrante dans son amour à distance, convainquit alors tout le monde de la famille de tenter le tout pour le tout et de déménager directement au château.  Marcus fut tout de suite emballé par l’idée et Laura jubilait à l’idée de retourner dans son pays, d’y élever sa fille et d’y intégrer son mari. Ne restait qu’à savoir comment tout ce beau monde pourrait désormais vivre et l’idée de relancer le vignoble et de recommencer à produire le vin artisanal de la famille plut à tout le monde. Le clin d’oeil du destin fut total quand Marcus rappela à Laura, qui avait oublié ou n’avait peut-être jamais su par manque d’intérêt à l’époque, que le nom du vin le plus populaire que sa famille produisait jadis  (relativisons ici car de populaire ce vin ne l’était que dans la commune des ancêtres de la Brunière), ce vin donc s’appelait et s’appellera sûrement encore : LA CUVÉE DU LOUP.

 

Mariloup a 3 ans maintenant et pas une nuit depuis qu’elle vit en France sur ce magnifique domaine, n’a-t-elle repris ses hurlements infinis. À l’endos des dizaines de milliers de bouteilles de LA CUVÉE DU LOUP que la famille a recommencé à produire, trône toutefois la magnifique photo de Mariloup habillée en loup  et de Luce déguisée en Petit chaperon rouge. Seul un malheur pourrait chambouler ces destins désormais admirablement unis et grandement prospères.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.5 Le petit chaperon rouge

 

À la maison de la drôle de famille, depuis deux semaines, tout est sans dessus-dessous. Laura continue de coudre la vingtaine de costumes qui serviront à toute la classe de 1ère année de Luce. Les élèves joueront devant une centaine de parents et amis, lors de la fête de noël de l’école, une pièce de théâtre inspirée de plusieurs contes enfantins que Madame Langlois a réuni pour créer une présentation théâtrale qui devait au début être très simple (sans costumes, sans décors et sans musique avait-elle rassuré les parents, à la première réunion de l’année, alors qu’ils s’inquiétaient de la trop grande somme de travail que cela allait demander à certains).

 

Huguette et Sébastien, voyant que Luce allait interpréter le rôle de la présentatrice et de la narratrice durant deux ou trois petites scénettes puis, celui du chaperon rouge, ont convaincu bien du monde de mettre la main à la pâte pour créer un moment inoubliable. Le spectacle simple du début est devenu une comédie musicale digne de Broadway. Il y avait plusieurs costumes pour chaque élève, deux changements de décor, trois parents musiciens, une chorale des jeunes, des « cues » d’éclairage et toute une équipe de techniciens et de régisseurs pour permettre à ces petits de jouer une ou deux répliques devant un public vendu d’avance. Pour financer le tout, car de nombreuses dépenses venaient de se rajouter au budget zéro prévu en début d’année, Louis, un parent homme d’affaire, a mis en place un kiosque de vente de produits locaux qu’on allait vendre avant les 3 représentations maintenant devenues nécessaires à la rentabilisation du projet. Les surplus permettraient aussi de payer les cadeaux de noël destinés aux jeunes; présents qu’on leur remettrait en surprise à la fin de la dernière représentation le 19 décembre. Bref, les parents, inspirés par l’enthousiasme des géniteurs de Luce avaient vu beaucoup trop grand et le train du showbusinessa failli dérailler 5 ou 6 fois tellement tout cela était irréaliste de soumettre des jeunes de 6 et 7 ans à une telle pression. D’ailleurs, les problèmes s’accumulaient; du retard des costumes, au danger que les décors s’écroulent, jusqu’à l’épidémie de grippe qui faillit mettre KO trois des acteurs principaux, toute l’horloge bien réglée une semaine auparavant se détraquait au fur et à mesure que l’heure de la première représentation approchait. Mais, comme toujours, dans le merveilleux domaine du spectacle, tout rentra dans l’ordre et les deux premières représentations, aux yeux des parents et amis spectateurs, furent d’une grande qualité artistique même si le loup s’est endormi avant sa dernière réplique et que la belle au bois dormant avait trop peur de garder les yeux fermés et ne pouvait supporter de rester couchée plus de 15 secondes d’affilées.

 

C’est donc ainsi, qu’à défaut de moments d’émotions réels, plusieurs des petites scénettes provoquèrent des rires sincères et franchement très appréciés des jeunes acteurs qui n’en demandaient pas tant. La queue d’un lion servant soudain de mouchoir à deux enfants malades fut même responsable d’une ovation debout quand le lion échangea un rouleau de papier de toilette qu’il avait pris on ne sait où à condition qu’on lui redonne sa queue qu’il essaya maladroitement de fixer à son costume pour le reste de la représentation. Il créa un numéro comique indescriptible où le running gag de la queue  qui se retrouve partout où elle ne devait pas être finit par plaire tellement à tous que la metteur en scène (Mme Langlois) essaya d’expliquer au jeune comédien qu’il devait refaire la même chose lors de la troisième représentation après tant de succès à la deuxième; ce qui provoqua chez lui une crise de larmes qui obligea tout le monde à oublier un succès assuré. Mais les erreurs, les chutes, les regards et même les déplacements des comédiens en direction du public permirent à chaque représentation de débloquer les rires attendus qui se tenaient déjà aisément sur le bout des lèvres de ce public en délire.

 

Laura, enceinte jusqu’aux oreilles, eut à coudre et à recoudre les costumes qui se déchiraient, se perdaient ou se salissaient à une vitesse folle jusqu’à la dernière minute. Elle était au bout du rouleau mais, inconscient, tout le monde ne voulait que permettre à ces jeunes de vivre un spectacle hors de l’ordinaire, ce qui fut fait.

 

Cette semaine de branlebas de combat aurait pu assurer une légère accalmie aux tensions qui devenaient de plus en plus fortes entre ceux du deuxième et ceux du premier dans le duplex d’Huguette et, ce qui devait calmer ses réactions démesurées ne fit qu’exacerber la situation déjà un peu tendue.  Les représentations avaient lieu le mercredi, le jeudi et le vendredi. À compter du lundi, il y avait les générales et tout le monde était très occupé. Pourtant et de manière inconsidérée, c’est durant cette semaine que Laura reçu la visite de son frère Marcus. Elle avait invité son frère célibataire dans l’espoir qu’Huguette changerait d’attitude générale si elle rencontrait l’amour et Sébastien avait aussi eu l’impression qu’ils pourraient se plaire, ces deux êtres, à l’opposé certes l’un de l’autre sur certains points, mais tout de même compatibles, jugèrent les futurs parents en espérant que Marcus et Huguette s’entendraient et permettraient ainsi de laisser la maisonnée  respirer un peu plus calmement.

 

Huguette, productrice désignée du spectacle triplement amateur, organisait tout au quart de tour comme si sa vie en dépendait alors que les parents bénévoles se succédaient à l’habillement, à l’emballage des cadeaux surprises et au lancement des fleurs à la fin de chaque présentation. Marcus, médecin urgentiste dans une petite ville de France, ne fut pas offusqué du tout de ne recevoir aucune attention lors de sa journée d’arrivée. Le tourbillon ambiant eut même l’heur de lui plaire et, au lieu de chercher à plaire à Huguette, qui ne lui offrit même pas un bonjour tellement elle avait vu l’énormité des intentions de ses co-locs, il décida plutôt de participer à la folie ambiante. Ayant déjà fait du théâtre amateur, il s’offrit tout naturellement de devenir souffleur. Au lieu de profiter de sa première visite au Canada pour visiter le Vieux-Montréal, aller faire de la motoneige ou du traineau à chien dans les Laurentides, ou de visiter les cafés ou les restos chics de la belle ville, il accepta de bon gré de s’enfermer dans les coulisses sombres avec un texte entre les mains dans l’espoir de pouvoir aider ces jeunes qui ne savaient pas leur texte et qui changeaient les répliques sans, parfois, se soucier de sa précieuse présence qui, par ailleurs, en aidait beaucoup. Marcus ne s’était pas autant amusé depuis longtemps. Fraichement divorcé, il n’avait pas beaucoup eu le temps de rire avec le travail, les crises de nerfs de sa femme et les folles discussions entourant la garde des enfants et la séparation des nombreux biens qu’ils avaient. Ici, rien d’autre à faire que d’assister, impuissant, à ce ballet de l’improvisation pour tenter de mener à la fin chaque représentation.

 

Marcus n’avait absolument pas compris que sa soeur voulait le jeter dans les bras d’Huguette. Heureusement, car ses premières impressions furent très négatives face à cette femme hargneuse et très déplaisante qui ne pensait qu’à Luce et à ce spectacle haut en couleur certes mais totalement dénué d’intérêt pour un étranger qui ne connaissait personne ici. Au milieu de tout ce fourmillement indescriptible où le fouillis était total, Luce, présentatrice hors pair, demeurait calme et souriante, trônant sur l’évènement comme si elle avait fait cela toute sa vie. Le clou du spectacle était sa prestation époustouflante du petit chaperon rouge qui, chaque fois, devait dire à la fois les répliques de son personnage et celles du loup qui, lors de la première représentation, s’était endormi avant de rester planté là, la gueule ouverte, sans dire un mot  lors des deux dernières représentations. Luce eut, chaque fois, une réaction géniale: elle se déplaçait d’un côté à l’autre de la scène et jouait les deux personnages… attendant toujours quelques secondes pour permettre à Marcus de lui souffler son texte. Leur complicité grandit à chaque représentation et Luce demanda même à partager les applaudissements de la foule en délire en obligeant Marcus à venir aussi saluer avec elle, texte à la main. Le petit qui interprétait le loup ne comprit rien à ce qui se passa mais il fut très fier de saluer quand le public lui fit aussi, une ovation debout. Luce lui laissait tout le devant de la scène mais elle savait bien que tout ceci était pour elle… et pour Marcus qu’elle appréciait beaucoup pour sa discrétion et son aide parfaite.  Quelle semaine géniale… à tout point de vue; Huguette, ayant bien vu la grandeur d’âme de ce Français qu’elle avait d’abord jugé insignifiant, se décida à lui sourire et, de concert avec Luce, l’invita à partager leur repas à la maison quand tous les décors furent emballés, les cadeaux pour chaque enfant déballés, les rideaux pliés, les costumes redonnés en cadeau aux enfants et l’école fermée pour deux semaines et demi.

 

Laura et Sébastien regardaient tout cela avec amusement, fiers que leur plan semblait fonctionner. Il fonctionna d’ailleurs tellement bien qu’ils virent Luce arriver, portant à la main, un dessert à partager avec eux.

 

« Maman m’a dit que je dormais chez vous ce soir! » dit Luce, tout sourire.

 

Sébastien et Laura comprirent que, peut-être, le visage maussade perpétuel d’Huguette allait changer grâce à la France ou, à tout le moins, grâce à un français.

 

Luce rejoua la scène du loup et du chaperon rouge pendant au moins deux heures puis elle s’endormit dans les bras de Laura qui sentait bien dans son ventre grouillant qu’un autre spectacle allait bientôt commencer.  Elle fit un clin d’oeil à son mari qui comprit que sa vie changerait du tout au tout très bientôt. Après une heure de contractions, tout se calma et ils se couchèrent avec, dans leurs bras, le petit chaperon rouge. Leurs rêves furent remplis de loups qui hurlaient de joie et d’enfants qui naissaient.  Au petit matin, tout ce beau monde, Huguette et Marcus aussi, yeux dans les yeux et bras-dessus bras-dessous, se dirigèrent tout naturellement vers l’hôpital où bientôt naitrait Mariève qu’on décida d’appeler, en l’honneur des circonstances, Mariloup.

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif