#9 L’éléphant à pattes roses

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#9 L’éléphant à pattes roses

 

Sur la route en revenant de mon paradis boisé rempli d’ours, de loups et de branches odorantes de sapins bleus, j’entends des musiques silencieuses qui me nourriront l’âme pour un bon mois. Plus j’approche de la ville et plus une sourde angoisse m’envahit. Je sais que je devrais ouvrir ce satané cellulaire. Je pressens que des dizaines de messages très polis d’Antoine mon merveilleux patron me diront:

 

« Champion, je sais que tu rentres demain à ton boulot adoré, je sais que tu serais resté dans le bois encore une journée mais comme tu prends en ce moment même ce message…. euh pardon ces messages…. parce que j’en aurai une dizaine à te laisser après celui-ci, je préfère te laisser UNE idée par message plutôt que TOUT te dire en un seul coup. Tu connais LA clé du succès; je te casse assez les oreilles avec ça mais j’te l’répète quand même: « T’écoute UN message à la fois, UNE phrase à la fois et tu règles UN problème à la fois. Pas plus, pas moins ». Comme ça, tout le monde est content.  Je l’sais que ce n’est pas la philosophie du siècle mais ça fonctionne. Tu appliques ça et pouf… tu deviens millionnaire. Si tu veux devenir milliardaire, je te donnerai la maxime suivante mais comme je sais que tu veux davantage devenir millénaire avec tes idées d’éternité plutôt que de devenir riche… je vais me contenter de te dire… qu’en premier, tu devrais aller chez toi, ta grand-mère m’a fait part d’une petite surprise qui t’attend. Je pars pour Phoenix ce matin, t’es en charge de tout demain matin 8h. Tout le monde t’attend, t’es le meilleur. M. Laliberté, Mme Boucher, Mme Traverse, M. Lukas et quelques autre de nos résidents… ils vont t’appeler aujourd’hui. Ne réponds pas; Ginette s’en occupe. Tu vas régler leur demande demain, à ton retour. J’t'ai laissé un message pour chacun d’eux. Un message; une réponse, hi hi  j’sais que je me répète mais c’est bon pour toi… Bon arrête de m’écouter, c’est curieux mais c’est d’ailleurs ce que tu fais de mieux : ne pas m’écouter. J’ai bien fait de t’engager, tu fais rien comme j’te dis et tout te réussit. Les p’tits vieux t’adorent. Mais oublie ça car c’est toi qui a quelque  chose à régler…  Profite de ta dernière journée de vacances mais attention aux éléphants, si tu vois c’que j’veux dire! »

 

 

Il sait quelque chose à propos de Léa, j’en suis sûr. Antoine, mon jeune patron, un gars organisé comme je n’ai jamais vu de ma vie, appelle ma fille: « l’éléphant dans la pièce ».  Toute menue et, parfois, plongée dans une lecture et ainsi discrète, elle attire tout de même tous les regards et toutes les attentions. Léa est un éléphant dans une pièce, me dit-il toujours. Mais un éléphant de porcelaine qui fonce comme un bulldozer… et, moi, père dédié je ne veux pas qu’elle se casse! J’ai déjà assez des mille miettes de mon coeur à recoller.

 

Chez moi, elle n’est pas là. Chez sa mère, pas de réponse. Sur son cell, Léa ne répond pas non plus dans la seconde à mon texte. Je la poursuis jusque sur Instagram où je place une photo de son petit éléphant rose que je lui ai donné quand elle a eu deux ans. Léa, accroc aux réseaux sociaux qu’elle dévore à chaque dix secondes, saura tout d’suite que c’est moi. On a une code, je lui envoie une photo de son éléphant, elle me répond avec quelque chose de rose que je reconnais toujours car elle en porte toujours, du rose; elle ne peut vivre sans rose. Avec ces codes, on sait ainsi qu’on existe. Pas besoin de se parler; on sait qu’on est vivant et c’est suffisant. Sauf quand je vais dans le bois, on utilise ce système depuis toujours et jamais on n’a oublié ces codes; on en est jalousement fidèle. Quand elle avait 12 ans, on pouvait s’envoyer ces photos 14 fois par jour. Elle avait du rose sur ses ongles, sur ses joues, en mèche de cheveux, en tatoue sur ses amies, en tag graffiti… et moi j’avais et j’ai toujours une photo de son toutou de jeunesse sur moi.  Maintenant, on a diminué la fréquence, mais c’est un code qui persiste entre nous. Il n’y a que mes escapades en forêt qui coupe tous les ponts. Même nos chicanes mémorables et très fréquentes (car elle sait me faire suer) ne nous empêchent pas de garder ce lien indélébile.

 

Au bout de 5 photos de son éléphant envoyées aujourd’hui sur instagramdans une intervalle interminable pour moi  de 27 secondes, rien de son côté. Voilà pourquoi je sais qu’il lui est arrivé quelque chose pendant mon absence.  J’arrive chez moi un peu apeuré … et, effectivement, tout est beaucoup trop propre. Léa a utilisé au moins 4 litres de désinfectant mais ça sent quand même horriblement le ketchup ici. J’ai le pif du siècle. Je suis un loup! Dans le frigo de ma cuisine, dans celui du garage  et dans mon garde-manger où j’ai tout en double et en triple; il y a de la moutarde, de la mayo, des boîtes de conserves par dizaines mais aucune trace des bouteilles de ketchup que je gardais. Pourquoi est-ce que ça sent le ketchup? Le ketchup? Elle hait le ketchup! Il y a de ses faux-amis là-dessous (je n’oublie jamais que ma princesse a  des dizaines de faux-amis qui tournent autour d’elle sans arrêt).

 

Je me décide donc à employer les grands moyens; je décide de lire ce qu’elle écrit dans mon cahier. Habituellement, je respecte son intimité et je me fais un devoir de ne jamais lire ce qu’elle écrit. Je sais qu’elle croit que je ne me relis jamais et je sais qu’elle laisse croire dans ses écrits qu’elle croit que je ne sais pas qu’elle écrit dans mon livre mais je sais qu’elle sait que je ne lis pas ses écrits même si je sais qu’elle écrit. Bref, elle sait, mais elle sait que je fais comme si je ne savais pas. Et, pour vrai, je ne la lis jamais. Mais là, elle ne saura pas mais je vais lire la description de ses conneries.

 

Après la lecture (voire Chronique #8) et un appel à mon voisin, Alain rentre chez moi et tente de tout me cacher mais il sait que je sais. Il diminue tout, il me donne le rapport de police qu’il a réussi à atténuer en parlant aux policiers et je le remercie d’être si gentil avec ma fille. Il la protégerait bien avant moi. Pour lui, elle est la perle des perles et nous savons tous les deux que nous donnerions notre vie pour elle. Je l’aime ce gars. Menteur comme mille pour protéger Léa mais tellement mauvais menteur que je devine tout. Léa nous a dans sa petite poche arrière. C’est comme ça, ça ne s’invente pas. Léa a le don de se faire aimer. Pourtant, elle connait tous les trucs pour essayer de se faire détester. Mais rien à faire… voilà ce qu’elle ne réussit jamais; se faire haïr!

 

Cette fois, je sens qu’elle est vraiment en crise ma petite princesse mais heureusement, paroles d’Alain, rien de grave n’est arrivé et du ketchup j’en rachèterai. Je le lui écris… pas de réponse sur facebook (yeurk Facebook, dirait-elle, même si elle y retourne sans arrêt). En dernier recours, je me risque même sur snapchat.  Toujours rien!

 

J’erre dans la maison en attendant son prochain coup d’éclat quand, enfin, le téléphone sonne. C’est Léonie qui m’invite à souper. J’y serai et, je sais que j’y apprendrai  ce qui se passe car il se passe assurément quelque chose. L’interminable silence de Léa cache une grande crise à venir.

 

Chez Léonie, Jean se comporte comme le grand seigneur qu’il n’est pas mais qu’il aimerait tant être. Il a tellement peur que Léonie m’aime encore qu’il essaie, dans toutes ses phrases, de me démontrer que, jamais, je ne pourrai offrir à sa belle,  la moitié du quart du millionième de ce qu’il lui achète sans arrêt. Je ne l’écoute jamais et j’ai appris par coeur des dizaines de litanies insipides qui le font frémir de joie.

 

« Incroyable ta voiture… une montre de rêve… tes photos me font baver d’envie… as-tu le temps de travailler avec tous ces voyages?… elle est belle hein ta blonde!…. ah ce divan, moelleux comme je n’ai jamais senti… tes souliers sont italiens?… »

 

Je défile mes énormités et lui, niais, rit et est certain que je dis tout cela vraiment alors que je profite de ma cassette apprise par coeur pour observer la vraie vie et essayer de comprendre pourquoi Léa n’est pas là pour le souper. Pourquoi Léonie est si gentille ce soir (même si elle l’est toujours et l’a toujours été avec moi) et pourquoi on ne me dit rien de ce qui se prépare? Le poisson est bon (frais et cher), le repas est extra (complet et très cher), les discussions aussi (là ça ne vaut pas très cher). Tout est ok  mais il y a un éléphant dans la pièce… Je sais bien qu’ils vont tout me dire quand je vais mentionner les mots : ET LÉA?

 

Mais je ne dis rien… je les laisse souffrir…. ils veulent que je leur pose cette question; qu’ils se démerdent!

 

Au dessert, Léonie se dirige dans sa chambre… je sais que le chat va bientôt sortir du sac. Jean me parle de son club de golf et je n’en reviens pas que ce gars-là couche avec Léonie. L’argent me répugne; son argent en fait, parce que l’argent d’Antoine ne me répugne pas du tout.  Léonie revient tellement nerveuse qu’elle échappe trois fois l’enveloppe qu’elle réussit finalement à me remettre.

 

« Surprise! Jean et moi on a un cadeau pour toi! »

« Un cadeau? »

« Ouvre! Tu vas adorer! »

 

Quand elle dit cela avec ce ton-là, c’est qu’elle sait que je vais détester. Et je déteste ce qu’ils ont préparé mais je sais, maintenant que Léa est de retour chez moi, je sais que je n’avais pas le choix d’accepter leur proposition. Ils sont tellement bien préparés, ils savent tellement mes points faibles que je ne pouvais pas dire non.

 

Dans l’enveloppe, il  était écrit: « Papa, viens me voir, je suis au sous-sol avec Mouna! »

 

« Ah ça c’est un beau cadeau! »

 

Je me dirige rapidement vers le sous-sol où j’éclate de rire en voyons sur les murs d’immenses affiches de ketchup Heinz… et, sur la table, les filles m’offrent des bouteilles de toutes le formes de ketchup que sa gang de fous furieux ont répandu partout chez moi dans ce party qu’elles n’auraient jamais dû organiser pendant ma fuite en forêt.

 

« Excuse-nous, papa! »

 

Léa et Mouna me serrent dans leurs bras et je souris bêtement.

 

« Beau cadeau les filles mais plus de party quand je ne suis pas là ok? Vous auriez pu mettre le feu. Léa tu sais que je déteste le ketchup? »

« Oui daddy! »

 

Oh oh, il y a anguille sous roche; quand elle m’appelle daddy, qu’elle sort son sourire à un million et qu’elle s’habille, comme maintenant, en rose, des pieds à la tête, je sais qu’elle a autre chose à me demander.

 

« Beau cadeau en tout cas! »  dis-je en essayant de me convaincre que le cadeau c’est ça.

 

« Papa, dit Léa en me regardant droit dans les yeux, je hais quand elle fait ça parce que je ne suis pas capable de lui refuser quoi que ce soit. Papa, Mouna et moi on part en Inde, pour un mois, cet été. On va faire des travaux communautaires ; on va construire une école pour les filles dans un petit village. Sa mère est d’accord! Maman aussi! »

 

« Oui oui. On est d’accord et on paie pour tout! » dit Jean en serrant la taille de ma Léonie.

 

Je lui casse la gueule tout d’suite ou dans une seconde? Il est con, ce mec… il croit toujours qu’il peut tout acheter avec son fric de merde. Et le pire c’est qu’il a toujours raison.

 

« Bon bon c’est parfait …. Ta mère y va avec toi? »

« Non, dit Léonie en s’approchant de moi dangereusement (car elle non plus je n’arrive vraiment pas à lui dire non) »

 

Je recule stratégiquement pour reprendre mes esprits quand je l’entends me dire:

 

« C’est TOI qui l’accompagne! »

« Quoi? Mais, mon boulot! »

« Tout est arrangé. Antoine a dit oui… un mois de vacances… t’as du travail d’ici le départ, dimanche dans deux semaines. »

« Mais… » Essayais-je de protester.

« Tout est payé! » dit Jean, fier, très fier, trop fier.  Il m’enverrait en Afghanistan s’il le pouvait. Une bombe dans ma valise avec ça le connard?

 

Complètement fou cette famille reconstituée… et pire que tout; au bout de deux heures de discussions: j’ai dit oui.

 

Cette nuit, je dors mal; je rêve à des éléphants indiens qui m’écrasent… puis, à une toute petite fille portant un pyjama à pattes qui vient affronter les grosses bêtes qui m’en veulent. Elle les amadoue et me fait grimper sur un de ces pachydermes dont les pattes sont maquillées de rose.

 

Je me réveille en sursaut et je me dis qu’il me reste encore deux semaines pour empêcher ce voyage. Demain matin, il faut que je m’occupe de mon travail et de toutes ces personnes âgées qui ont besoin de moi et de notre équipe. Comme je suis bien réveillé, je décide d’écouter les messages qu’Antoine m’a laissés pour bien me préparer à ma journée de demain.

 

Étrangeté du destin; le premier message que j’écoute viens d’une dame que j’aime beaucoup qui a 85 ans, qui habite dans une de nos 14 résidences et qui se prénomme : Rose. Sûrement un autre coup monté de Léa qui dort comme un bébé dans son pyjama à pattes d’éléphants.

 

Demain, dans les pauses, je me renseigne sur l’Inde. Est-ce qu’il y a des éléphants là-bas! Ah! Oui, c’est vrai Léa!!!

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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