#8 Du sang partout

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#8 Du sang partout

 

Tout est flou devant mes yeux. La lumière du jour semble vouloir percer mais je ne comprends pas vraiment où je suis.  Je rêve ou je fais un cauchemar ; je ne sais trop mais j’entends des sirènes de police qui approchent. Les sons viennent vers moi, puis s’éloignent… des lumières rouges, jaunes et bleues éclairent autour de moi et créent des ombres qui amplifient le désordre mental où je m’enfonce. Tout semble un peu irréel. Puis, une douleur soudaine à la nuque achève de me réveiller et commence à ramener ma conscience à la réalité. Je ne suis pas dans un cauchemar, je ne me réveille pas dans mon lit mais je ne sais pas où je suis… ! Il fait trop noir pour que je vois bien l’endroit où je suis couchée mais il y a assez de lumière pour que je m’aperçoive que je suis étendue dans l’herbe. Mon esprit remonte à la surface très lentement et je reconnais la haie de cèdres chez mon père. Qu’est-ce que je fais couchée dans les arbres aux petites heures du matin, entourée de policiers qui… quoi? Ils sont chez mon père? Des policiers, beaucoup de policiers chez mon père?

 

Puis, comme si une tonne de briques me tombait sur la tête, je me souviens que c’est moi, l’idiote de Léa, qui ai organisé un party, UN MÉGA PARTY. En un éclair, des images d’horreur me reviennent en mémoire. Il y avait aussi Mouna.

 

« Mouna! Mouna, t’es où? »

 

Ma voix qui résonne faiblement m’incite à croire que je suis blessée (en fait, je ne suis même pas certaine que des sons sortent véritablement de ma bouche… tout semble plutôt se répercuter en écho autour de moi, mais est-ce seulement dans ma tête que ça se passe ?).

 

J’entends des voix, beaucoup de voix mais je ne reconnais personne! Les voix semblent s’affoler. J’entends des sons de walkie-talkie et des mots étranges se rendent jusqu’à mes oreilles mais pas jusqu’à mon cerveau.

 

« Non, les gars… par ici… allez derrière… attention, attention… envoyez des ambulances! »

 

Est-ce que j’ai vraiment entendu le mot ambulance? Pourquoi des ambulances? Et pourquoi est-ce que je n’arrive pas à parler ou à bouger? Un policier qui s’éloigne de la cour arrière de chez mon père, là où il y a la piscine, semble s’approcher de moi et j’entends distinctement une phrase qui m’horrifie.

 

« Il y a des dizaines de corps autour de la piscine et du sang partout. Vite! Envoyez des ambulances, au moins 3 ou 4 ambulances! »

 

Le policier n’entend pas mon cri d’horreur qui reste coincé à l’intérieur de moi et au lieu de venir me porter secours, il s’éloigne de moi. Je veux bouger mais je n’y arrive pas.  Je panique. Je suis morte, peut-être. Je ne sens pas mes jambes, je n’arrive pas à parler et, chez mon père, là où des dizaines et des dizaines de personnes sont venues (je me souviens progressivement que le party que Mouna et moi avons organisé en secret sans le dire à mon père, parti à son fameux chalet de chasse, a dégénéré). Au début, c’était cool; nous étions dix ou douze… je connaissais tout le monde puis, quelques photos snapchatde quelques rigolos et en moins d’une demi-heure, je me souviens que de plus en plus d’inconnus sont arrivés. Les images qui me reviennent en mémoire progressivement ne me plaisent vraiment pas… il y a de la bière, des gars plus vieux, de la drogue aussi, des pilules qu’ils donnaient à mes amis et, il me semble, que je me vois devant la piscine, demander à tout le monde de ne pas plonger…. en riant ou en pleurant…

 

« Pas de baignade! »  j’ai dit. Oui, ça je suis certaine. J’ai dit PAS DE BAIGNADE, BORDEL ET AU MOINS 20 GARS M’ONT QUAND MÊME POUSSÉE À L’EAU.

 

Et là, ce dont je me souviens, je ne veux plus m’en souvenir. Tout est devenu incontrôlable, il me semble. Mais Mouna? Où est Mouna? Le sang dont les policiers parlent, est-ce que…? Mais qu’est-ce qui s’est passé? J’voulais seulement faire un party japonais parce que j’aime les sushis et les geishas et je me suis plutôt fait harakiri. HARAKIRI? JE SUIS MORTE?

 

Je voudrais crier mais… oui, c’est bien ça. JE SUIS MORTE!           Il y a eu un attentat et je crois que… moi, je le mérite mais MOUNA! Où est Mouna?

 

Au moment où le désespoir me transperce, j’entends la porte de chez Alain, mon voisin, s’ouvrir. Il est à deux pas de moi, immobile dans l’herbe et je voudrais m’accrocher mais mon corps ne bouge pas. Est-ce ça, mourir? On est encore dans son corps, on entend, on voit des choses mais on est prisonnière? Pour combien de temps? L’éternité? J’entends les pas d’Alain… il ne parle pas, je ne le vois pas mais je sais que c’est lui. C’est le meilleur ami de mon père… je le connais depuis que je suis née… il est fantastique, j’aurais aimé le lui dire avant de mourir. Pourquoi est-ce que j’ai organisé ce party et maintenant, comment je vais me sortir de cette prison qu’est la mort? Soudain, je sens un pied qui s’accroche dans mes hanches et ça me fait mal… Alain ne m’a pas vu, semble-t-il, et il s’est accroché les pieds dans mon corps mort qui fait de plus en plus mal! Est-ce qu’on peut être morte et avoir mal au corps? Peut-être que…non, je ne suis pas morte. Mais si je ne suis pas morte et que Mouna l’est… JE ME TUE. »

 

« Léa? Qu’est-ce que tu dis? Léa, c’est toi? Qu’est-ce qui se passe chez toi? Ton père est là? »

« Alain, Alain, tu m’entends? »

« Qu’est-ce tu fais là, couchée par terre? »

« Je ne sais pas, je ne comprends rien… il y a la police, tout autour et je n’arrive pas à bouger, j’ai pris des pilules et de la bière et mon père n’est pas là et je pense que je suis morte et si je ne le suis pas, mon père va me tuer…  ou sinon, c’est moi qui va le faire si je ne retrouve pas Mouna. Il y avait tous ces débiles…. Alain, Alain, la police… qu’est-ce que la police fait là? »

 

Pendant que je défile tous ces mots qui prouvent que je ne suis vraiment pas morte mais plutôt complètement saoule ou droguée à je ne sais quoi, Alain me saisit délicatement dans ses bras et entre dans sa maison où Hélène, sa femme, m’aide à récupérer mes esprits. Mais dans son visage, je devine que j’ai vraiment l’air mal en point.

 

« Qu’est-ce qu’il y a, Hélène?  Pourquoi tu me regardes comme ça? J’suis défigurée ou quoi? »

« T’as du sang partout, Léa. Vite! Il faut te soigner. »

« Du sang? Qui m’a fait ça? »

 

Elle court vers la cuisine chercher des linges ou je ne sais quoi pendant qu’Alain essaie de me garder en vie en m’essuyant le front.

 

« Alain, il faut que tu sauves Mouna. Les policiers disaient tout à l’heure qu’il y a des corps autour de la piscine et du sang partout! »

 

À ma grande surprise, Alain éclate soudainement de rire, un rire nerveux mais un rire franc tout d’même. Il regarde mon sang maintenant sur sa main et, surprise, il y goûte. Au même moment, on cogne à la porte et Alain, riant toujours un peu, va ouvrir pendant qu’Hélène m’essuie et se met elle aussi à comprendre quelque chose de drôle. À la porte, Alain découvre Mouna, paniquée.

 

« Alain, excuse-moi. Je cherche Léa! »

« Elle est là, ton amie, et elle met du ketchup partout dans mon salon. Pas fier de vous, les filles. »

 

Pendant qu’Hélène essuie tout le ketchup qui coule sur moi et qui se répand sur son divan, Mouna nous explique que le party d’hier est devenu dingue et qu’un combat de ketchup a commencé et que rien ne pouvait l’arrêter. Tout le monde trouvait ça drôle! Ils ont vidé tout le ketchup qu’ils ont trouvé, puis des conserves de tomates… une idée folle de jeune fou et moi, débile, j’ai organisé tout ça!

 

Ça cogne à la porte…

 

« C’est la police, dit Alain. Chut, les filles. Je vous sors de là! »

 

Alain, c’est un ange…il est sorti en pyjama et il a accompagné le policier jusque chez moi en déplorant ce qu’il a qualifié d’invasion de domicile chez son voisin qui est en voyage avec sa famille. Il les a aidés à réveiller les jeunes endormis, tachés de ketchup sur le bord de la piscine… il a laissé les policiers faire leur travail et il est revenu chez lui.

 

« Les filles, je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça mais je vous ai couvertes. J’suis complice de deux jeunes filles délinquantes et je pense que je ne le dirai même pas à ton père, Léa. Il serait trop en colère… mais là, Léa, il faut que tu vieillisses. Party secret chez papa? Fini! »

 

Alain, Hélène et moi savions bien que je n’avais pas la maturité pour vraiment réussir à ne plus mentir mais on a décidé de se croire et j’ai passé trois jours chez Alain, Hélène et leurs deux petits enfants qui, par bonheur, n’avaient rien entendu de cette nuit mouvementée.

 

J’écris tout cela dans les cahiers de mon père un peu pour me défaire de cette sensation étrange d’être morte et prisonnière pour toujours. J’ai senti la mort, j’ai senti que je pouvais ne plus jamais revoir mon amie Mouna, mon père, ma mère, Alain, Hélène, mon arrière-grand-mère gâteau et je décide aujourd’hui, solennellement, que je vais faire quelque chose de ma vie. JE VAIS DEVENIR… QUELQU’UN! Je vais sauver des enfants, écrire des films ou réaliser des documentaires sur les pauvres…. je vais devenir humoriste…. je ne peux pas continuer comme ça à être la plus grande boudeuse du monde en nourrissant mon caractère de chien.  Je vais changer.

 

Depuis trois jours maintenant que je nettoie chez mon père et ça sent toujours le ketchup.

 

Du sang, du faux sang c’est vrai, mais il y en avait partout. Quels débiles mes amis et les amis de mes amis. Toujours quelqu’un autour de moi qui a une idée qui ne sert à rien. C’est décidé! À partir de maintenant, je vais avoir des idées qui servent à quelque chose. Mouna vient de l’Inde, elle est née là-bas et, elle me l’a dit, il y a beaucoup de pauvres là-bas. J’vais la convaincre; l’été prochain, on va en Inde. Il faut que je fasse quelque chose de ma vie, que je sauve quelqu’un quelque part. Il ne reste qu’à convaincre les parents de Mouna. Les miens, je réussirai, je les ai dans ma poche.  C’est moi qui mène dans ma famille… oups, j’efface ça tout de suite de ses cahiers… on ne sait jamais, il les lit peut-être.

 

Vive l’Inde! Je vais libérer les enfants pauvres des grandes villes indiennes. Voilà, je ne serai pas morte pour rien; tout ce sang aura servi à quelque chose (bon, bon, je sais que c’était du ketchup mais… Ah et puis foutez-moi la paix avec vos pensées à la con). C’est moi qui décide si je vais sauver quelqu’un ou non! Personne ne va m’arrêter. Attention, mon père arrive!

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

Laisser un message