#7 Son camp de chasse

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#7 Son camp de chasse

 

Bonjour, je m’appelle Léa. Mon père a oublié son carnet d’écriture sur son bureau. Je dis oublié mais je sais bien  qu’il ne le bouge jamais de là. Il est parti à son camp de chasse pour 3 jours, 4 jours, 20 jours… aucune idée. Il ne me dit pas ces choses-là… de toute façon il ne me parle plus et comme il ne me parle plus, je ne lui parle plus. J’ai su par ma mère, parce qu’il m’envoie toujours des messages par son ex qu’il aimerait bien qu’on se reparle. Pas de problème pour moi mais c’est pas moi qui va faire les premiers pas… pas question. C’est lui! Il a voulu me faire suer en me disant que je devrais m’habiller autrement et bien tant pis pour lui. Bon, j’me calme, il avait un peu raison mon vieux; depuis 6 mois, je mets les chandails de ma mère qui sont beaucoup trop serrés et beaucoup trop décolletés pour une jeune fille de 15 ans. Bon, en plus, même ici, je ne peux m’empêcher de mentir; je n’ai même pas encore 15 ans… j’ai 14 et je me suis rajoutée si souvent un an en parlant à mon père qu’il n’est parfois plus sûr du tout de mon âge. Hé hé hé… il est tellement drôle quand il se rend compte que je lui ai monté un bateau. À 5 ans, j’ai préparé une valise, j’ai mis des bottes de pluie parce qu’il faisait un temps d’automne horrible et je lui ai dit:

 

« Papa d’amour! J’m'en vais! »

« Chez ta mère? »

« Non, j’m'en vais en Chine ou au Brésil… c’est le chauffeur d’autobus qui va décider, je vais lui demander c’est à quel arrêt le pays le plus proche! »

 

J’suis sortie dehors avec tout mon bagage et il m’a accompagnée jusqu’à la porte en ouvrant un parapluie. Il m’a embrassée sur les deux joues, il m’a serrée très fort dans les bras et, le plus sérieusement du monde, il m’a dit, bon voyage, envoie-moi des cartes postales. Il m’a poussé gentiment dehors et il a fermé la porte à clé. Je l’entendais rire comme un fou à travers notre épaisse porte de bois et je riais aussi, je riais tellement que je pleurais un peu je crois car, du haut de mes 5 ans, je savais qu’un jour ça se passerait exactement comme ça (j’pars pour un nowhere l’été prochain). J’ai cogné à la porte… il a ouvert en riant et, en essuyant mes larmes avec son long bras d’amour, il m’a tendu la manette de la télé en me disant calmement:

 

« Léa, on écoute le Roi lion une autre fois? Après, si tu ne t’endors pas, j’irais te reconduire à l’autobus et même jusqu’au Brésil si tu veux! »

« Je fais du pop corn? » Et je suis partie en courant vers la cuisine,

« Ne mets pas trop de beurre ma belle fille! »

 

J’ai mis beaucoup de beurre et j’ai pleuré encore et encore quand Mustapha est mort et je pleure encore ici sur cette feuille qui n’est pas à moi. Je pleure tout l’temps mais quand  je pense à mon petit papa, je ris. Bon, finis les enfantillages, là il faut que je me comporte en fille de 15 (oui je sais que vous savez que j’ai 14 mais j’ai dit si souvent cette année que j’ai 15 que J’AI 15 OK?) Je pourrais m’inquiéter que mon père lise ces lignes mais je le connais mon grognon de paternel; il ne relit jamais ses textes… il écrit, il écrit sans s’arrêter, il ne se corrige même pas. C’est toujours moi ou ma mère qui corrigeons ses textes et il ne le sait même pas. Quand il s’installe à son petit bureau affreux devant ses cahiers Canada, ça me rend jalouse. Il ne sait même plus que j’existe pourtant il parle toujours de moi; je le sais, je lis tout ce qu’il écrit. MAIS SURTOUT QUE PERSONNE NE LE LUI DISE… il va se mettre à m’appeler trois fois par jour, il va m’inviter à diner, il va venir me chercher chez mes amis, il VA ME DIRE DE NE PAS M’HABILLER COMME MA MÈRE!!! Aaaaah qu’il m’énerve ce vieux con! Il devrait se mêler de sa vie au lieu de s’occuper de la mienne. Par exemple, il  n’aurait jamais dû laisser ma mère. C’était et c’est la femme de sa vie. À cause de lui, ma mère sort toujours avec des idiots qui ont du fric jusqu’aux oreilles et qui me reluquent sans arrêt.  Je ne veux pas de leur fric et surtout pas de leur sourire.

 

Oups! Il ne faudrait pas que mon père lise ça… il irait casser la gueule au chum de ma mère…Comment il s’appelle son nouveau chum déjà? Luc, Pierre… j’m'en fous! Tout c’que je sais, c’est que mon père a gâché la vie de ma mère et la sienne en voulant absolument rester pauvre.  Pourtant, c’est clair quand on voit ma mère qu’on entend résonner le mot CASH dans toutes les phrases, dans les fringues, dans tous les voyages, dans tous les repas, dans tous les discours insupportables de ceux qui couchent avec la reine de mon père.

 

Bon, bon, bon il faut que je me calme. Après tout, c’est leur vie et j’suis en chicane avec mon père alors je devrais cesser de m’occuper de lui et de venir ranger chez lui quand il part. Je suis certaine qu’il ne se rend même pas compte que sa superbe vieille maison qui respire encore l’odeur de sa belle Léonie  (ma mère) est beaucoup plus propre quand il revient de ses innombrables fuites.

 

Il est parti à la chasse. Ou plutôt à son Camp de chasse…Hi hi hi camp de chasse mon oeil! C’est tellement drôle; j’suis une des seules personnes au monde qui sait qu’il a vraiment un camp de chasse mais qu’il a horreur de la chasse. C’est l’endroit où il va pour chasser ses idées noires ou tuer ses démons mais jamais il ne met de balles dans ses 12 fusils, son arbalète, ses trois arcs et rarement il se promène avec le 4 roues que son frère lui a donné. Ouf! Oh non, je viens encore de penser à son frère, ce fou débile qui n’arrête pas d’essayer de tromper sa gentille et douce et naïve femme avec ma REINE DE MÈRE. PAS TOUCHE LE GROS! Tu t’approches de ma mère et… j’appelle dad!

 

Bon, revenons à la passion pour la chasse de papa chéri. Son amour pour la chasse est inversement proportionnel (oh, mon prof de français serait content de ma phrase) à son amour de la solitude et des mots. Justement, je viens de relire ce qu’il a écrit dans son nouveau cahier. J’suis contente, ça faisait quelques années qu’il broyait du noir et qu’il n’écrivait plus. Là, je vois bien qu’il ment un peu (surtout sur moi quand il dit que je le boude; en fait JE LE BOUDE mais il n’est pas supposé le savoir puisque c’est LUI QUI ME BOUDE).

 

Il est parti pour combien de temps? Au moins dix jours, et jamais il n’écrira là-bas… en revenant, je n’aurai eu qu’à tourner la page de mes écrits et il ne se rendra même pas compte que je suis venue remplir son frigo, nettoyer son salon, laver ses plancher, passer l’aspirateur… tout ce que je ne fais jamais chez ma mère et que je n’ai jamais fait devant mon père. J’HAÏS qu’on me donne des ordres, alors si on me demande de faire le ménage de ma chambre, je me tais et je fous le bordel partout. Là, sans qu’il ne le sache, je vais améliorer sa vie et, peut-être, en attendant le retour sur Terre de ma mère, va-t-il enfin trouver une fille qui lui plaira.

 

Qu’est-ce qu’il fait au camp de chasse? Pourquoi va-t-il dans le bois pendant des jours, sans épicerie, sans resto, sans sushis (j’adore les sushis et tout ce qui a rapport au Japon. J’aime les Geishas et c’est pourquoi ce soir, j’ai organisé un party asiatique). Mon père ne sait rien, mais sa maison sera complètement redécorée par Mouna mon amie indienne qui arrive dans une heure et qui m’aidera à transformer cet antre du noir en paradis lumineux. La maison de mon papounetest vraiment superbe mais on dirait qu’il ne le sait même pas. Alors le vieux s’en va combattre ses dragons intérieurs? Il a besoin de repos et de paix? Pauvre petit minou! Il faut pitié! EH BIEN PAS MOI. Ce soir sa maison sera PARTY PARTY PARTY. J’espère que les voisins ont changé et qu’ils n’essaieront pas, encore une fois, de mettre fin à mes superbes fêtes  que j’organise chaque fois que mon père freak et part dans le bois.

 

Mais qu’est-ce qu’il peut bien faire pendant tout ce temps, dans le bois, seul (yeurk!) sans internet (re-yeurk) et sans MA MÈRE (re-re-re YEURK). Bon je sais bien que ma mère n’est jamais allée là-bas, il n’a jamais voulu l’emmener et ça la fruste encore aujourd’hui. D’ailleurs et par vengeance peut-être (même si ma mère n’est pas rancunière pour deux sous), elle a un sens inné pour créer le moment où il part là-bas. Hier, je fuyais la discussion insipide entre ma reine Léonie et son incroyable chum vide qui s’appelle…(?) j’sais plus et j’m'en fous. Puis, comme très très souvent, en plein milieu d’une discussion vraiment ridicule portant sur le bateau, le nouveau voyage ou le système d’alarme… Léonie a coupé net sec le Pierre (ou Jean?) en question et a appelé papa.

 

« Allo! Qu’est-ce tu fais? »

 

Je n’entendais pas ce que mon père disait mais je devinais.

 

« J’peux pas te parler, j’ai quelqu’un à souper! »

« Je sais qu’il n’y a personne. Qu’est-ce que tu fais en fin de semaine? Jean (ah! il s’appelle Jean, son insipide de nouveau chum)…. il veut te présenter sa soeur. Tu viens souper? Léa sera là! Elle veut te parler de son voyage au Japon dans un mois!…. mais oui j’te l’ai dit. Alors tu viens? Elle est super cute, c’est ton genre! Elle s’appelle Caroline… »

 

« Il va raccrocher maman, fais pas ça » dis-je, exaspérée, mais un peu heureuse de sa nouvelle gaffe car cela allait sûrement le faire fuir dans le bois et moi je pourrais aller faire le PARTY! Mais j’étais quand même un peu triste parce que la Caroline en question, moi, je l’aime bien et, comme maman, je trouve qu’elle fitterais bien avec daddy »

 

« Il a raccroché… Léa, tu devrais l’appeler! »

« Oui maman »

 

Ma mère croyait tout ce que je disais, tout l’temps. Ce soir, elle pense que je suis chez Mouna. Jamais elle ne croirait que j’organise un grand un MÉGA PARTY chez papa. Tant pis pour lui; au lieu de profiter de l’amour de maman qui lui cherche sans arrêt des nouvelles flammes,  il s’en va dans son chalet de chasse. Qu’il sèche le vieux. Qu’il pleure s’il veut moi je FËÊÊÊTE!!!

 

Hi hi hi chalet de chasse. Trop drôle. La seule fois où j’y suis allée, j’avais 7 ans. Je m’étais cachée dans son auto, derrière le siège du passager et ma mère, croyais-je, était certaine que mon père m’y amenait de plein gré. J’avais encore réussi mon plan. Je voulais tellement que mon père m’amène là-bas. Il n’y a vu que du feu et avait gobé tous mes mensonges. Arrivés au chalet, à ma grande surprise, il ne parut pas surpris du tout de me voir sortir de ma cachette, sous une couverture.

 

« Léa, viens, viens voir le pays des ours et des rêves. »

« Y a des ours ici? »

« Pas beaucoup… et ils sont très gentils! »

 

Bien plus tard, je compris qu’il savait que j’étais cachée dans sa voiture et ma mère était de connivence. Elle avait réussi à le convaincre de m’emmener là-bas. Ce serait bon pour moi, avait dit ma mère, elle t’aime tellement cette petite écervelée, avait sûrement dit ma mère, qu’elle mérite bien, elle, que tu lui révèles quelques secrets. Je compris des années plus tard pourquoi, durant le long trajet vers le fond des bois (et même le bout de la terre car je ne sais pas la route qui mène à sa cachette, j’étais cachée), des biscuits, une bouteille d’eau et même des chips sont miraculeusement apparus sous la couverture tout près de mes petites mains et de ma bouche affamée. Durant le trajet papa chanta même toutes les chansons que j’aimais.

 

D’ailleurs, même ici, je ne raconterai pas la fin de semaine de rêve que j’ai vécue avec mon papa d’amour. Jamais un mot ne pourra être à la hauteur de ce qui nous a unis pour toujours durant  ces trois jours où j’ai pu entrer dans son monde secret où (je ne dirai que cela) il ne chasse vraiment jamais mais où ses démons disparaissent et s’éteignent en un clin d’oeil. Le silence qu’il réussit à bâtir là-bas, même avec moi, véritable moulin à paroles, je ne saurai et pourrai jamais oublier cela.

 

Ça sonne! C’est Mouna. Elle tient toute l’Asie dans ses bras… on décore et, dans une heure, PARTY. Je pensais qu’on serait 10 ou 15 mais Mouna a invité ses cousins; on sera sûrement 40 ou 50. Hi hi.

 

Je tourne la page du cahier de mon père et je vous retrouve demain, après-demain et après-après… car il est parti dans son paradis…. la Terre va tourner et tourner avant qu’il sorte de sa paix!!!

 

Mais place à MON paradis! MUSIQUE! (j’vous raconterai, mais Chut pas un  mot à mon père).

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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