#6 Collision brutale

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#6 Collision brutale

 

J’ai adoré ma première voiture; une Volvo orange brulé peinturée au rouleau par un fermier qui la laissait pourrir sous un tas de foin à l’odeur suspecte. Je m’étais rendu sur le pouce, en pleine campagne, tout près de St-Léonard-d’Aston, au bout du 7e rang et j’en avais marché près de la moitié à partir du village désert. Parti tôt le matin de Trois-Rivières où j’habitais avec un gars et une fille avec qui je partageais le gîte mais non la vie sociale,  je ne suis arrivé chez Charles de Montauclair (qui n’avait de châtelain que le nom) qu’à 19h40. L’odeur de sa maisonnée n’avait d’égale que celle de sa porcherie et que dire de l’horreur nauséale que je ressentis en m’approchant de ce tas de ferraille englouti sous un amas de déchets puants et de foin beaucoup plus foncé que jaune. Il saisit mon enveloppe où j’avais glissé 600$ en coupures de 20$ et de 10$, comme prévu, me tendit les papiers signés de l’achat qu’il avait frauduleusement remplis et signés pour moi, en mon absence, aidé de son beau-frère qui, me baragouina-t-il, connaissait le monde pourri des transactions de voiture où tous les intermédiaires se graissaient la patte avant de nous remettre la plaque d’immatriculation légitime. Il compta chaque coupure et sembla déçu de ne se rendre qu’au chiffre 600 même si c’était le montant convenu pour une voiture que, m’avait-il dit, je n’avais pas le droit d’utiliser ou d’essayer avant de l’acheter officiellement.

 

« C’est pile ou face, m’avait-il craché au téléphone. Pile, tu as la meilleure voiture du monde et face, tu te fais avoir par moi et tu retournes chez toi à pieds hé hé hé. »

 

Il éclata alors d’un rire si fort et il éructa si violemment que je crus recevoir ses postillons, 94 kilomètres plus loin.

« J’pourrais l’essayer là-bas? »

« PAS QUESTION, hurla-t-il. C’est ma voiture, mon bébé, je l’aime plus que mon cochon préféré, Brad ou même que mon cousin, Pete. Alors PAS TOUCHE. Tu l’achètes ou tu l’achètes pas? »

« Mais… »

 

Il raccrocha. Et je ne sais trop pourquoi, du haut de mes 20 ans, sans le sou et sans véritable carrière, je ne soupçonnai pas l’arnaque possible et je le rappelai derechef, ce Charles aux origines douteuses. (j’espérais en secret ne pas rencontrer son cousin et encore moins son cochon). J’ai naturellement l’odorat très sensible et, même au téléphone, je pressentais (mot juste) qu’il  n’y avait pas beaucoup de parfum et de savon dans toute cette histoire.

 

« Hé hé hé, je savais que t’étais accroché. Je savais que tu rappellerais. Bon alors, marché conclu! Tu viens demain. Je m’occupe des papiers et tu arrives avant minuit pour prendre possession de mon bijou de famille. Hé hé hé bijou de famille…. hé hé t’entends ça, Brad?… je fais d’l'humour hé hé hé »

 

Un autre cinq minutes d’enfer où l’on échangea toutes nos coordonnées et le tour était joué; j’avais, j’espère, choisi le bon côté du pile ou face et cette voiture serait mienne. Amoureux du vélo, de la marche en montagne et détestant ouvertement la mécanique et tout ce qu’aimait mon frère (c’est-à-dire, les voitures, les 4 roues, les ski-doo, les remorques, et tout le train train masculin), je rêvais en secret de le faire baver d’envie quand il verrait mon trésor sur 4 roues.

 

« Bon, me dit Charles du fond de sa campagne pourrie, tu as les clés, tu as les papiers, j’ai les 600$ mais tu n’as pas la plaque d’immatriculation », dit-il avec le visage d’un tueur en série en me tendant la plaque en question et en me la retirant des mains brusquement quand je tentai, légitimement, de la saisir.

 

Son cochon Brad se promenait librement autour de nous, il me sniffait le derrière de temps en temps avec sa grosse truffe sale; il était gros comme un taureau et j’avais tellement hâte de quitter cet enfer. Avez-vous vu le film Délivrance de John Boorman? N’allez pas le voir, croyez-moi sur parole, je vivais exactement ça. Ce débile mental  de Charles de Montauclair de mes deux jouait avec mes nerfs. Je tentai de jouer au plus fin et je lui dis:

 

« Bon, tu sais mon cher Charles, je ne la prends pas ta voiture de rêve, donne-moi mon 600$ et on n’en parle plus »

 

« Pete » cria-t-il.

 

Pete sortit du tas de foin sous lequel était, semble-t-il, enfouie ma future voiture. Il tenait une fourche dans les mains et, étrangement, il riait avec une certaine classe, habillé en salopette millénaire, sans bas, portant des bottes trouées qui laissaient dépasser des orteils mutilés, grossis de champignons géants. La situation était vraiment étrange. Personne ne savait où j’étais (je n’avais pas partagé mon achat imminent avec mes colocs), deux fous furieux et un cochon me toisaient, prêts à me tuer pour quelques pauvres dollars, et moi, je n’avais d’autres réflexes que de fixer impunément ces champignons gigantesques qui détruisaient à la fois ses bottes de travailleur et ses pieds horribles. Pete, sans doute très susceptible, remarqua que je n’avais d’yeux que pour sa maladie que je connaissais trop bien; mon père en avait été affecté avant de mourir. Il ne voulait pas se soigner. Boudeur et grognon comme toujours, il avait repoussé toutes tentatives de ma mère de l’emmener chez le médecin et, après l’avoir amputé de plusieurs orteils puis du pied droit, après une crise de douleur horrible où on l’emmena de force à l’hôpital, il mourut dans d’insoutenables souffrances, d’un diabète trop tard diagnostiqué. De ça, je ne vous parlerai plus, promis… la malpropreté et même l’insalubrité de son propre père, ce n’est pas un sujet pour les êtres civilisés, croyez-moi (si un jour vous insistez, je vous montrerai des photos, j’en ai encore une sur moi, comme un portrait de l’enfer que les curés gardaient sur eux, je garde cette photo pour me rappeler que, parfois, il faut se laver et prendre soin de soi).

 

« Quoi, le jeune, hurla Pete au bord des larmes en me pointant la fourche jusqu’aux yeux, t’as quelque chose contre mes oignons? »

 

« Ce n’sont pas des oignons! » dis-je calmement et je me mis à fouiller dans mes poches.

 

« Hey le jeune, dit-il, très insistant, en approchant les pics pointus de la mort annoncée de ma gorge presque ensanglantée, tu sors quoi de là? Un couteau?  Un fusil? Des bonbons pour l’haleine? » Dit-il en riant avec complicité avec son crazy de frère. Même Brad semblait rire de moi et me pointait sa grogne à deux pouces de mon fessier ragoutant pour lui.

 

Malgré le danger, je sortis de mes poches une série de photos des pieds de mon père avant sa mort et, à ma grand surprise, 5 minutes plus tard, nous discutions des possibles traitements pour ses pieds, autour d’un café dégueulasse dans la cuisine à l’odeur insupportable où je réussis, caméléon notoire, à faire croire que tout était parfaitement génial.

 

Après qu’ils eurent dégagé ma superbe Volvo du tas de foin merdilleux(même Brad aida à sa manière) et qu’ils eurent lavé et nettoyé le tas de charogne qui me ferait office de bureau, de garde-robe et de lit nuptial dans la prochaine année et après qu’ils eurent l’ultime gentillesse de me donner des cours de conduite manuelle (j’avais oublié d’apprendre à conduire ce genre de voiture) et avant de quitter leur totalement désagréable compagnie, j’eus le réflexe fantastique d’oser participer activement à l’amélioration de l’espèce humaine.

 

« Les gars, osais-je leur dire, merci pour tout et, je vous promets que le médecin de mon père va vous appeler mais avant, promettez-moi une chose. Nettoyez tout ça, c’est l’horreur chez vous. Les champignons sur tes pieds, même si tu soignes ta maladie, Pete, même si je te présente les meilleurs du monde, l’expert des experts, tu ne guériras pas… à moins que tu te laves un peu. Une fois par jour. Et Charles, dis-je tout bas pour ne pas que Brad m’entende (je ne le piffais pas celui-là et il me le rendait bien), le cochon… laissez-le dehors et LAVEZ VOTRE FOUTUE MAISON… il n’y a que de la merde ici! »

 

Je ne sais trop pourquoi mais ils éclatèrent d’un rire beaucoup moins gras, beaucoup plus civilisé que je ne leur aurais cru capables de réaliser et ils marchèrent derrière la voiture que j’étouffai au moins 5 fois avant de me saluer gracieusement de la main lors de ma fuite en avant, fort d’une rencontre mémorable qui allait se produire dans moins de 10 kilomètres.

 

J’avais sans doute changé leur vie mais, surtout, la mienne allait changer à jamais. Concentré à l’extrême sur mes pieds qui, loin d’avoir des champignons, essayaient de bien doser comment peser correctement et alternativement sur le champignon justement, puis sur l’embrayage rouillé puis sur le frein. Si bien qu’au coin du rang St-Joseph et de la route 226 à St-Célestin, je heurtai très légèrement une Mercédès bleu royal qui s’était sans doute perdue au milieu des tracteurs et des chargements de foin qui baignaient la route depuis tout à l’heure.

 

Je sortis rapidement de ma « magnifiquement laide » Volvo orange et, certain de ma culpabilité, j’allai à la rencontre du conducteur à qui je venais de sans doute donner la frousse. Le conducteur était plutôt une jeune conductrice, un peu affolée qui s’avéra s’appeler Léonie, belle comme le jour, de qui je tombai éperdument amoureux  en un millionième  de fraction de seconde. Jamais je n’avais vu une femme de cette beauté. La lumière qui émanait de tout son corps me fit perdre la raison. Bizarre de rencontre tout d’même car au moment où je prévoyais déjà la demander en mariage, elle se pinça le nez au lieu de me serrer la main tellement je puais.

 

Une heure plus tard, au snack bar du coin où le blé d’inde frais était délicieux, je lui racontai mon histoire du matin et elle ne pu s’arrêter de rire pendant tout le récit. Son humour se mariait parfaitement au mien et, grâce au savon à deux sous qui se trouvait dans la salle de bain d’une petite cantine à patates frites  de la campagne québécoise et avec lequel savon je me lavai des pieds à la tête avant de revenir terminer mon récit avec forces détails, je compris dès lors que ma journée allait s’étirer très très longtemps.

 

Les fréquentations furent un peu plus longues que je désirais mais 6 mois plus tard, nous nous sommes mariés en riant toute la journée et la merveilleuse mais caractérielle Léa (femme forte comme sa mère) est née à peine 1 an et demi plus tard.

 

Ce fut une collision brutale qui me ravit et m’attriste à la fois aujourd’hui quand je me remémore tout ça mais que serait la vie sans ces hommes puants et ces déesses qui rôdent dans la campagne? Je ne cesse depuis ma séparation de parcourir les routes non empruntées en espérant qu’un cochon ou une sirène me barrera la route.  Je suis prêt à rencontrer l’un pariant encore qu’il me mènera à l’autre.

 

P.s.: Pour la petite histoire, ma Volvo décore encore mon chalet de chasse et j’y fais pousser des fleurs comme dans la chanson de Cabrel.

 

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

 

 

 

 

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