#5 Première journée au boulot

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#5 Première journée au boulot

 

Il y a un an exactement, ma vie a changé. J’avais un rendez-vous avec un inconnu, Antoine de son prénom, qui voulait, semble-t-il, m’offrir un emploi. Je ne le connaissais, à peine ma grand-mère Blanche m’avait parlé de lui; il ne m’avait pas trop questionné au téléphone mais son enthousiasme, la chaleur de sa voix, le goût qu’il manifestait de me connaître et de me rencontrer me surprit au tout début de notre communication. Je n’avais jamais été bien dans aucun emploi depuis toujours. J’avais fait des études en journalisme, en théâtre et j’avais même obtenu un diplôme universitaire de premier cycle en communication, puis une maîtrise avec spécialisation en environnement (tous mes cours avaient été choisis en tenant compte de mon penchant pour la survie des espèces animales en voie de disparition et j’avais même poussé l’outrecuidance de ma naïveté sociale en proposant un projet de recherche basé sur le thème : « L’homo sapiens, une espèce en voie de disparition ».  On m’avait applaudi en riant, ne me trouvant sérieux qu’à moitié et on était même prêts à m’encourager à faire un doctorat en la matière mais j’avais décliné pour plonger dans la rédaction d’articles portant sur les indicateurs historiques qui suggéraient que l’homme était déjà disparu, ou presque.  Bref, j’étais rêveur, je croyais que j’avais un rôle social à jouer dans le monde et mon premier vrai travail de chercheur en sociologie dans une boîte de sondage m’avait si rapidement poussé à la déprime que je travaillai un an chez un pommiculteur-fromager de St-Joseph-du-lac.  Le premier 6 mois, je m’occupais  de ses 1000 pommiers (coupes, arrosages, récoltes, ventes) alors que la deuxième partie de l’année j’aidais dans la fromagerie (nettoyage, travaux de réfection, traite des brebis, entrainement de chien de berger, chasse aux coyotes prédateurs). J’ai aimé car je travaillais tant d’heures et j’étais si fatigué le soir que les humains et leur sort perdu retournaient très loin dans mes préoccupations. Ça m’a calmé, pour un an. Puis, rêveur comme toujours, et doublement naïf, je me suis laissé entraîner par une cliente qui voyait en moi un potentiel journalistique. Elle me convainc d’agir en nègre (ou écrivain-fantôme pour mieux dire)et d’écrire un blogue pour elle… je l’ai portée aux nues pendant au moins un an et elle m’invitait périodiquement dans son lit quand elle adorait ce que j’avais inventé en portant son nom bien haut dans la popularité du début fatidique de l’histoire des clics.

 

Je vous fais grâce des 15 années suivantes où je me suis marié (j’en parlerai sûrement demain), où j’ai travaillé comme un déchaîné à tant d’endroits étranges et peu recommandables pour nourrir ma fille et bâtir un nid familial, d’où je suis finalement tombé, presque nu et sans le sou, mais heureux de retrouver ma liberté. Ma fille m’en veux encore aujourd’hui, mon ex-femme aussi, mais c’est moi qui ai levé les pattes. Je suis de la trempe des inconstants. En fait, j’étais de cette lignée avant cette rencontre qui a tout changé, il y a un an, disais-je.

 

Le Antoine dont j’ai fait mention me donnait donc rendez-vous, sous le prétexte qu’il aimait bien ma voix et aussi, il faut le rappeler, que j’étais recommandé par Blanche, ma grand-mère dont vous connaissez un peu le monde étrange et dont je reparlerai aussi souvent qu’il le faudra car en pensant à elle et à ses exploits, je pourrais noircir et embellir tant de feuilles vierges et  blanches.

 

« Viens me rejoindre à 13h30 au 2159 boulevard St-Martin Est à Laval »

« Euh… »

« Habille-toi chic, costard, cravate, souliers propres, tu vois le genre »

« Euh… c’est que… pourquoi? »

 

Il avait raccroché et je ne sais trop pourquoi, au lieu de le rappeler pour annuler cet étrange rendez-vous, je me dépêchai d’aller me changer chez moi et d’essayer de retrouver ma bagnole que je n’avais pas conduite depuis 4 jours (j’aime le vélo et la marche et je déteste l’odeur d’essence ainsi que les klaxons et les débiles qui les actionnent). Après m’être pomponné, je cherchai, comme toujours, dans au moins 6 rues avoisinantes de mon quartier, la binette de ma petite BMW blanche d’un autre temps que j’aimais par ailleurs et paradoxalement pas mal du tout (pour sa beauté, sa fiabilité, sa fidélité et sa grande capacité à supporter mes mille petits bagages oubliés sur ses chics sièges de cuir noir).  Je la trouvai bien calme, bien caché derrière un F-150 rouge et devant un Winnebago visiblement habité (des vêtements séchaient sur le parebrise et une corde à linge s’étirait de gauche à droite, faisant rayonner tous les âges des habitants en vacances à Montréal: j’y décelais les sous-vêtements d’une dame, d’un homme et de quelques enfants). Ma BMW n’avait pas dû s’ennuyer finalement à observer la vie qui régnait l’été, à Montréal,  dans mon quartier.

 

Je me sentais un peu à l’étroit dans mon complet bleu ciel, ma cravate rouge clair étroite des grandes occasions (je ne me souviens toutefois pas vraiment de la dernière de ces occasions), ma chemise blanche immaculée (hum… bon un peu jaunie il est vrai) et mes souliers de suède. Ouf! Quel amalgame! Pas spécialement une carte de mode, comme vous pouvez le constater; je m’étais seulement concentré sur le leitmotiv : « Choisis tes plus beaux morceaux! La voix de cet Antoine annonce un être tiré à 4 épingles.  Il faut challenger la vie et faire un pied de nez à l’atmosphère lugubre ambiant qui flotte dans la société! Ce rendez-vous allait peut-être me sourire? » Je ne croyais pas si bien penser.

 

J’arrivai à l’heure prévu et je m’en voulus tout d’suite  car, visiblement, je n’avais pas bien noté l’adresse; je me retrouvais dans le stationnement d’un Urgel Bourgie. Un peu gêné, je sortis mon téléphone et je signalai le numéro de portable d’Antoine qui me répondit instantanément.

 

« Tu es là? » me demanda-t-il

« Euh… ! »

« Je sors à l’instant… tu conduis une BM ta grand-mère m’a dit… c’est elle qui te l’a offerte ce petit bijou… Ah! Je te vois… sors de ta caisse et viens me rejoindre. »

En moins de deux minutes, je réalisai mille choses. Ce gars d’une trentaine d’années était vraiment sympathique et ne cachait vraiment jamais rien. Il me rassura quand à mon habillement en me suggérant seulement d’enlever la cravate. Il avait dans sa poche un noeud papillon noir et il glissa un mouchoir blanc dans ma poche de complet. Il lécha ses doigts et lissa ma mèche rebelle (geste qu’il avait sûrement lui-même souvent fait pour sa propre capillarité qui ressemblait étrangement à la mienne). En fait il me ressemblait beaucoup; même grandeur, même couleur de peau très blanche, mêmes cheveux, même démarche, même regard brun, mêmes sourcils drus qui se rejoignaient en V, mêmes mains  aux doigts longs et maladroits. J’étais en face d’un léger miroir, un frère, plus frère en tout cas que mon vrai  frère qui ressemblait plus à un ennemi, un rival, un faux-jeton (j’en reparle? Ça vous intéresse? Vraiment? Pas moi! Vous imaginerez mon lien avec mon idiot de frère de la façon que vous voudrez car moi… bon bon, je me calme!)

 

Antoine m’entraîna à l’intérieur du salon funéraire où un homme d’une soixantaine d’année était exposé. Beaucoup de gens entraient et sortaient et tout le monde présentait ses condoléances à Antoine qui souriait à tous malgré la tristesse du moment. Son père était mort… et il me donnait rendez-vous dans son intimité familiale pour m’offrir un emploi. Fou, non!? Je dis familial mais j’étais un peu intrigué de voir qu’autour du corps étendu dans un cercueil, il n’y avait pas de femme, d’enfants, de frère ou de soeur. Il semblait n’y avoir que des gens qui passaient et qui passaient, une ou deux minutes et qui semblaient davantage intéressés par Antoine que par l’homme décédé.

 

Antoine, au début, me laissait un peu en retrait puis, au bout de 4 ou 5 groupes de personnes qui venaient visiblement davantage pour lui que pour son père, il mit sa main derrière mon dos, il m’enjoint de m’avancer et  m’invita à serrer les mains de ceux qui offraient leurs sympathies. Rapidement, il me présenta comme son nouveau directeur des finances et même si je cherchais à protester, il me fit un clin d’oeil qui me suggéra de jouer le jeu. Tous changeaient leur attitude quand ils apprenaient que j’étais (même si c’était un mensonge) le bras droit d’Antoine que je ne connaissais même pas depuis 20 minutes.

 

Au bout d’un long défilement d’au moins 100 personnes qui, compris-je, travaillaient tous pour Antoine (mais que faisait-il donc comme travail?), il y eut une accalmie et c’est devant le cercueil de son père qu’il m’apprit que le mort n’était pas son père. Il s’appelait Maxime, il habitait une de ses 14 résidences pour personnes âgées et il n’avait aucune famille, aucun ami.

 

« Maxime était un homme drôle, attachant et il n’avait personne. Pas question que je le laisse terminer sa présence sur Terre dans la solitude et l’oubli. Sa famille l’a abandonné? Aucune idée! Il ne parlait pas de sa vie hors de sa résidence mais il était si aimable. »

« Vous le connaissiez? »

« Tu me tutoies, tous ceux qui travaillent pour moi me tutoient! Je connais tous mes résidents et je fais tout pour qu’ils soient bien et heureux. Ils me rendent riche, je leur dois bien ça! »

« Vous… euh… tu… tu veux que je passe l’entrevue ici? Devant un mort?

« Pourquoi pas, assieds-toi! »

 

Antoine tira deux chaises vers nous et, il y a un an exactement, nous nous sommes ainsi assis devant  un homme mort pour discuter non pas de mon passé, de mes études ou de mes antécédents mais du salaire qui ferait mon affaire.

 

« J’adore les chiffres c’est vrai, même si je n’ai pas étudié là-dedans, mais je ne connais pas beaucoup les finances alors… directeur des finances…euh… »

 

« Hum je vois, tu es fin négociateur! J’aime ça! Tu veux davantage. Alors voilà ce que je te propose, j’avais prévu un salaire de 150, 000$ par année pour commencer mais j’aime bien ta bouille et ton attitude, tu es parfait pour l’emploi, ta grand-mère avait raison »

 

« J’ai toujours raison; Blanche Larrivée a toujours raison! Tu lui offres 200, 000 $ avec les avantages dont je t’ai parlé sinon tu oublies notre entente »

 

Ma grand-maman gâteau (lire la chronique fiction #4) me serra dans les bras très fort et elle serra la main d’Antoine fermement. Il était visiblement très heureux de la voir là.

 

« Marché conclu!  Il est déjà comme un frère pour moi » dit-il en me dévisageant encore.

« Plus que tu penses! » Dit mystérieusement  l’espiègle Blanche.

 

Puis Antoine se tourna vers moi et me dit: « Tu commences demain à 9h à mon bureau, j’te montrerai le tien » et il partit en coup de vent attirer comme un aimant vers son cellulaire qui sonnait au loin, engouffré dans son sac d’affaire bien posé sur un banc.

 

« Mais où? Je travaille où demain? » demandai-je à Antoine.

 

Mais c’est Blanche qui me répondit:

 

« Tu viendras me chercher, j’te montrerai, j’emménage dans la Résidence Luminescence demain »

 

Antoine, tout en parlant au téléphone, s’approcha de nous et lança des clés à Blanche  qui les attrapa avec le sourire. Antoine quitta sans aucun autre mot pour moi qui était complètement chamboulé. Et c’était rien comparé à ce que cet emploi allait changer dans ma vie. Une famille! Voilà enfin ce que j’allais découvrir. Une vraie famille… où je me sens bien! J’vous raconterai si vous voulez.

 

Blanche, ma grand-maman adorée, allait donc quitter sa magnifique maison pour la vie dans une Résidence pour gens âgés? Très surprenant.

Elle jongla habilement avec les clés, se dirigea vers le mort et lui dit:

 

« Maxime, t’as mené une belle vie quand même mais maintenant c’est moi qui irait mettre de la vie chez ces vieux débiles qui puent. J’prends ta place vieil ami. Bon voyage au ciel. Attends-moi pas trop, j’ai encore de petites choses à faire ici-bas. Spécialement avec mon petit-fils, il a besoin d’une famille, je vais lui en présenter des centaines. »

 

Elle se tourna vers moi, me présenta son avant-bras et m’attira vers la sortie en disant:

 

« T’inquiète pas, je vends pas ma maison, j’la garde pour nos rendez-vous sur la balançoire. Viens, on va aller manger un gâteau aux carottes pas loin d’ici! Viens, on s’en va j’en ai assez de cet odeur de mort »

 

Et c’est la dernière fois que j’entendis parler de Maxime. Le roi est mort, vive le roi… mais surtout Vive la reine! Vous verrez!

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

 

 

 

 

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