#4 Grand-maman gâteau

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#4 Grand-maman gâteau

 

Quand j’ai le goût de me sentir bien, j’appelle ma grand-mère. Elle a, dans l’oeil, la lumière du soleil et le bleu du ciel nordique quand il fait moins quarante, que la neige est blanche à perte de vue et que le temps est suspendu. Elle transporte au fond du regard toute l’immensité du monde et pourtant , elle est si simple, elle me fait tant de bien avec ses remarques.

 

« Tu portes pas de chandail? Un t-shirt seulement? Tu vas attraper la grippe comme l’autre jour »

 

Elle me fait tellement rire. Chaque fois qu’elle me voit, elle me rappelle la grippe que je n’ai jamais eu. Je n’attrape jamais aucune maladie, je suis immunisé, Dieu merci, contre toutes ces infections que tous se passent les uns aux autres au moindre frémissement de l’air mais ma douce grand-maman paternelle est un ange qui veut à tout prix soigner les malades du corps et de l’âme.   Je lui ferais tellement de peine en lui disant qu’elle a tort, et que je suis, heureux homme, la santé incarnée mais pourquoi diable est-ce que je lui enlèverais ce plaisir. Je me surprends même, parfois, en sa compagnie, à reproduire un souffle court ou à faire semblant de toussoter un peu. Je me courbe alors le dos et je me blêmis le teint intérieurement (si j’osais je le ferais extérieurement mais je ne pousse pas ma supercherie trop loin) tellement je l’aime cette bonne petite vieille dame qui porte si fièrement le nom de Blanche.

 

Je la rejoins toujours devant chez elle et, souvent, après ses recommandations d’usage sur mon travail, mes amours et ma santé, nous nous assoyons dans sa balançoire qu’elle a fait placer devant sa grande maison de bois peinte en blanc.

 

« Viens, viens t’asseoir devant moi, que j’te regarde dans le blanc des yeux. » Elle m’accueille toujours comme ça; elle me scrute des pieds à la tête, elle me tapote le bedon qu’elle trouve trop rond, elle me pince les joues pour les rougir un peu, elle se lèche les doigts avant de les glisser sur mon éternelle mèche rebelle puis elle me regarde fixement, gardant au plus trois secondes de silence, ce qui pour elle, est une éternité, puis, invariablement, elle me révèle une vérité incroyablement juste.

 

L’année dernière, elle m’a même révélé l’infidélité de mon amoureuse:

 

« T’as pas l’air bien toi, m’a-t-elle dit avant d’enchainer: elle était pas faite pour toi ta Nicole »

« Naomie qu’elle s’appelle grand-maman! »

« Tu vas voir tu seras plus heureux dans un mois… là, c’est un mauvais moment à passer. Goûte mon gâteau aux carottes, ça va te guérir de ta peine d’amour! »

 

Je n’avais pas de peine d’amour, du moins pas encore, car je n’ai découvert que Naomie me trompait que le lendemain, par hasard. Comment Blanche a-t-elle pu deviner ce qui se passait à l’intérieur de moi alors que ça ne se passait même pas encore?  Mystère.

 

Il y a un mois par exemple, quand j’arrive et que je m’assois en face d’elle sur sa balançoire, lors d’un autre de mes pèlerinages chez ma tendre amie octagénaire, elle me tend son tout nouveau téléphone cellulaire que ma fille Léa lui a donné et elle me dit, prophétessecomme toujours:

 

« Rappelle-le! »

« Rappeler qui grand-maman? Tu pourrais quand même me dire bonjour avant de me faire appeler ma fille. C’est toi qui veut qu’elle recommence à me parler? Tu penses arranger ça d’un simple coup de fil? »

 

« Non, non me dit-elle, Léa n’est vraiment pas fâchée contre toi, elle me l’a dit tout à l’heure… tu la rappelleras tantôt. Tu te fais du mourrons pour rien avec ta fille. Mais pour l’instant, tu n’y est pas du tout; ce n’est pas elle que je veux que tu rappelles, c’est Antoine? »

« Antoine? Antoine qui? »

« Appelle, appelle j’te dis! »

 

Elle signale pour moi, ne m’explique rien de plus et m’oblige à parler à cet inconnu.

 

« Vas-y, vas-y mon grand niaiseux, dis bonjour, t’as plus 5 ans »

 

Je souris devant son insistance et j’obtempère tellement je l’aime ma douce Blanche. Je ne savais trop dans quoi elle m’embarquait encore mais je n’avais aucune crainte. Jamais je n’ai été déçu des mille et un plans où elle m’a entraîné. Le Antoine en question attendait mon appel. Il est le fils d’un ancien ami (voire amant, crois-je encore aujourd’hui sans en être certain) de ma grand-mère. Il voulait que je l’appelle car il avait un emploi à me proposer dans le monde de la finance. Moi qui travaillais alors dans le monde de la restauration (gérant d’un bar-café-spectacle), Blanche avait deviné (Dieu sait comment) que je venais tout juste d’annoncer à mon patron que je quittais, non seulement mon emploi, mais surtout sa désagréable compagnie de con invétéré. Aujourd’hui encore, mon nouveau patron Antoine (ou plutôt mon mentor comme il préfère que je l’appelle) m’apprend tellement de choses d’un monde qui me rebutait hier encore mais qui me passionne tant maintenant. Je vous en reparlerai (demain peut-être).

 

Mais comment diable (vous voyez comme je ne peux m’empêcher d’utiliser les épithètes religieuses quand je rencontre mon aïeule tellement pour elle tout provient de la gloire de ce monde éternel et merveilleux qui nous entoure de mille tentacules invisibles), comment a-t-elle pu deviner ce qui m’arrivait? Est-ce que tout ça est vraiment inscrit dans mes yeux qu’elle fixe toujours après son inspection de santé habituelle? Je crois plutôt qu’elle réussit à m’hypnotiser avec ses desserts fous. Avant le téléphone à Antoine et quelques secondes avant qu’elle m’apprenne que l’on me cocufiait, elle avait pris la peine de me tendre un morceau de ce gâteau divin dont, il me semble, elle seule a tous les secrets, je crois. À tout le moins, il aide à délier les esprits et à inscrire dans mes pupilles le livre de ma vie présente, passée et future où elle peut lire à souhait.

 

Je vous raconterai tous ses faits d’armes un  autre tantôt mais ce qui m’importe de vous partager c’est qu’aujourd’hui, rien de tout cela ne s’est passé.  Après la gazette santé, elle allait me tendre un dessert de son cru qui m’obligeait à révéler tout, même à ma conscience un peu lente et niaise, quand le cours de nos révélations habituelles s’est arrêté net. Blanche a quitté mes yeux et s’est levée de sa balançoire tant aimée pour se diriger rapidement sur le sentier qui mène derrière son appartement (elle a des jambes de marathonienne et un coeur d’un autre monde. Ouf, il faudra que je vous reparle de son coeur tellement il est grand et ne peut entrer dans des phrases et se contenter de mots, fussent les plus beaux).

 

Tenant son gâteau aux carottes devant elle, comme le bout de bois d’un sourcier, elle se dirigea, suivit de près par un moi essoufflé, vers une petite camionnette garée sur la rue à côté.  Sans plus me parler, un peu comme si j’avais cessé d’exister, elle me contourna, me marcha même sur les pieds et testa toutes les serrures qui ne s’ouvrirent pas malgré son insistance. Toutes les fenêtres étaient équipées de rideaux fermés. Un velours rouge et des pompons d’un autre temps, ornait ce qui désormais se révéla être autre chose qu’un simple véhicule; davantage une maison ou un repaire.

 

Je connaissais trop ma chère Blanche pour la questionner ou la déranger dans son enquête; aussi, je me contentai de la suivre de près et d’être à l’affut de ses besoins face à l’action inconnue qu’elle allait poser. Tenant toujours l’assiette et le gâteau comme guide, elle se pencha derrière le véhicule, se coucha par terre, rampa sous le parechoc et glissa sa main quelque part. Je m’assurai qu’aucun autre véhicule ne s’approchait, croyant ma grand-maman en danger mais elle laissa échapper un cri de joie qui m’assura qu’elle était en plein contrôle. Elle ressortit de sous le vieux véhicule Volkswagen Westfalia, arborant de la main gauche le gâteau et de la droite, et un peu plus haut comme pour remercier le ciel, une clé!!!

 

Elle me la tendit comme pour me dire que tout son travail à faire était terminé. Je saisis la clé, un peu apeuré par ma soudaine compréhension de la situation. J’ouvris la porte arrière avec la clé et je découvris un jeune homme apparemment mort, couché de tout son long, le visage livide. Loin d’être surpris ou énervé, Blanche me tendit le téléphone que ma fille lui avait si gentiment donné et me dit:

 

« Appelle vite les ambulanciers, la police ou les pompiers si tu veux mais ne t’inquiète pas, il n’est pas mort et il ne mourra pas… son heure n’est pas encore arrivée, Blanche Larrivée a su bien écouter. »

 

Elle se félicitait et regardait le ciel, heureuse de sa destinée.

 

Une heure plus tard, bien assise sur le bord du trottoir à côté du véhicule qui avait bien failli être un tombeau, je regardais les ambulanciers qui nous souriaient avant de quitter, fiers qu’ils étaient d’avoir sauvé quelqu’un, eux si habitués à la mort et aux doigts coupés.

 

Blanche les salua de la main comme de vieux amis et m’attira près d’elle en me tendant une deuxième fourchette qu’elle saisit en allongeant le bras sur l’arrière de la Volks dont la porte arrière était encore entr’ouverte.

 

« Mange mon grand, mange mon gâteau avec moi et après tu m’raconteras des belles histoires. Aujourd’hui  plus de place pour le malheur; il est déjà passé! »

 

Hum, quel délice, j’adore ma grand-maman gâteau.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

 

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