#3 Vélo-pizza-salade

Chronique fiction. (*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#3Vélo-pizza-salade

 

J’ai faim! Tout petit déjà, quand je m’ennuyais ou que je n’avais pas mes amis sous la main pour explorer les boisés ou suivre à l’infini les rails de chemin de fer, je manifestais souvent mon existence en lançant très fort : « J’ai faim! » Ma mère m’avait très bien compris, mais elle continuait à s’affairer dans sa boutique sans tenir compte de mes élucubrations. Elle avait déjà tout tenté pour me satisfaire alors que j’avais 6 ou 7 ans en me bourrant de tartes à la fraise et à la rhubarbe, de mousse au chocolat et autres bouillons de légumes; cordon bleu comme pas une, elle saisit rapidement que si son génie culinaire ne me satisfaisait pas, c’est que ma faim prenait d’autres formes, inconnues pour elle et impossible à comprendre et à combler. Elle avait compris rapidement que la faim chez moi ne s’apaiserait jamais vraiment. De quoi avais-je faim en fait? De mouvements, je crois. Le tour du monde ne m’a d’ailleurs jamais rebuté. J’adore me déplacer. Assis sur un divan, très peu pour moi. Même en restant deux journées d’affilées sur le même continent, je fourmille sans arrêt.

 

J’ai faim de toi ma ville ce matin! Me voilà donc prêt à entreprendre une autre de mes virées sur deux roues où seules les odeurs me guident. Montréal me plait et je roule au milieu du cimetière Côtes-des-neiges en chantant à tue-tête; je traverse le Mont-Royal en déjouant les écureuils audacieux, puis je descends, transportant mon vélo à dos d’âne (vous avez compris que l’âne c’est moi) les 143 marches qui mènent à la rue Peel, puis, flairant la bonne affaire, je me remets sur les roues et je me laisse guider par les arômes. Tout sent si bon le café, le parfum, l’odeur du musée des Beaux-arts qui me titille l’esprit créatif mais mes freins chauffent et brouillent mon « pifomètre » de loup et je hurle au coin de Sherbrooke et Crescent tellement ce camion maudit qui carbure au diesel rétracte mes papilles gustatives qui se mettent à l’abri avant de s’abandonner à l’assaut final qui me submerge de bonheur aux pieds des escaliers du 2067 rue Crescent. Là… là…même mon vélo frémit devant le grandiose de ce palais gastronomique. Je ne prends pas le temps de barrer mon vélo, confiant qu’il saura se défendre devant les envahisseurs; je le laisse glisser sur le sol sans attention car tout pointe vers cette grande porte vitrée qui s’ouvrira dans quelques secondes vers un monde que j’aime tant.  La lumière naturelle qui éclaire l’écriteau Mandy’s clignote en forme de bienvenue quand je franchis le pas vers le nirvana. Ça sent la pizza… pourtant ils n’en font pas ici… je traine sûrement sous mes souliers l’odeur de la pointe de pizza dégoulinante  que j’ai mangée hier à Laval chez Hassam rue Cartier. 3$ la pointe et la faim m’a quitté, trop occupé suis-je devenu à digérer, au lieu de me concentrer sur ma faim pourtant insatiable.

 

Ici, aujourd’hui, la salade asiatique avec avocats, mandarines, nouilles croquantes, carottes râpées, tomates cerises fraiches, graines de sésame rôties, laitue mixte et vinaigrette divine… tout me porte à, non pas remplir mon vide, mais à l’agrandir sans fin. Je mange, je déguste cette non-pizza et j’ai aussitôt le goût de tout visiter. À chaque bouchée je réalise comme c’est bon de découvrir de nouvelles sensations, de nouvelles parties de mon anatomie qui se délectent de ce plat incroyable qui sent si bon. J’ai faim, disais-je mais, ici, je réalise que cette faim devient encore et encore de plus en plus grande. J’ai perdu tellement de temps à croire que je n’avais faim que de nourriture…  quand je mange si bien, je réalise que combler la faim est inutile… il fait au contraire la nourrir.

 

« Monsieur… monsieur…. je peux? »

 

Un jeune homme angoissé vient d’entrer dans cet antre de la dégustation calme et amicale. Il m’observe depuis quelque temps mais je ne l’avais pas vu.

 

« Oui vous pouvez certainement vous asseoir », lui dis-je en lui offrant une place à ma petite table toute dépareillée qui fait le charme de ce restaurant qui défie les modes et le temps.

 

« Je m’appelle George. » me dit-il en me tendant sa main nerveuse et tremblotante.

« Vous allez bien? »

« Oui… mais j’ai faim! J’ai l’air d’un clochard, je sais. Et j’en suis probablement un, car je n’ai plus d’argent depuis trois jours. Pas facile Montréal. »

 

Je lui offre ma salade ou du moins ce qu’il en reste et je lui rajoute avec plaisir un petit gâteau qu’il mange délicatement. Il n’a pas l’air d’un jeune homme perdu, sans domicile, pourtant, m’explique-t-il avec sérénité, il n’a plus rien. Il voyage depuis un an déjà. Il vient de Roumanie, il a appris le français depuis deux mois qu’il est ici et son accent est à son image; multiple et insaisissable, empreint d’une telle liberté que je suis content qu’il soit venu ici. L’odeur, sans doute, de ce bonheur  incroyable qui rôde ici et qui attire les narines de ceux qui cherchent quelque chose… d’introuvable peut-être.

 

« Vous allez où maintenant? »

 

Il ne sait pas. Il se cherche un petit boulot dans un restaurant ou un théâtre. J’appelle mon neveu qui travaille au Théâtre Espace Go et je les mets en contact. Il le rencontrera demain; peut-être y trouvera-t-il une place. Je l’observe quand il me parle lentement des gens qu’il a rencontrés durant son année, des beautés qu’il a observées (il parle autant des humains que des lieux, des odeurs que de l’architecture, des impressions que des faits, des catastrophes que des familles qui l’ont hébergé). J’ai l’impression de me parler à moi-même en devisant avec lui et je visite les gorges du Vercors quand il me dit s’y être engouffré, je goûte le vin de son oncle quand il me raconte avoir fait vendanges avec lui avant de quitter son patelin, je suis à la fois sa solitude et son goût du monde. Il me sourit, il a tout mangé.

 

« Tu as aimé George! »

 

« Oui, beaucoup, mais il manque un peu de pizza ici, non? »

 

En rentrant, je n’arrête pas de rire en pensant que la pizza de Hassam aurait peut-être plu davantage à George que la salade de chez Mandy’s   qui, moi, me rend fou. Mais ce qui m’importe avant tout, c’est qu’une grande porte vient de s’ouvrir. Voilà le sens retrouver de cette quête qu’est ma faim. George, Annette, Lucie, Nathalie, Bruno, Djan, Marco, Lassa… tous ceux-là que je ne connais pas, je leur offre déjà une salade en partage de leur histoire. J’ai faim, j’ai tellement faim. Même la pizza fera l’affaire.  Oh! Non, avec tout ça, j’ai oublié mon vélo!

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

 

Laisser un message