#13 Le carrefour

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#13 Le carrefour

 

Luc et Charles, les deux braves pilotes du jet privé du riche mari de ma femme, n’arrêtent pas de répéter que cette île nous a tous sauvés.

 

« Je croyais qu’on s’abimait dans la mer. » redit-il sans arrêt en nous aidant, avec son collègue, à nous frayer un chemin à travers les branches et touffes d’herbes exotiques qui peuplent ce bout de planète autrement habité par aucune vie, outre des oiseaux immenses qui tournoient autour de nous avec insistance pour nous faire sentir qu’ici c’est nous les étrangers.

 

« Cette île est apparue devant nous, Luc », renchérit Charles, pendant que Léa, Mouna et moi les suivons à la trace entrainant tant bien que mal Jean et sa soeur Caroline qui emboitent douloureusement le pas, perdant sur nous un ou deux mètres à chaque 10 secondes.

 

« C’est une île indienne? demande Léa encore choquée de notre crash et cherchant une réalité à laquelle se raccrocher. Mouna, tu es née ici, ça te rappelle quelque chose? »

Mouna ne dit rien. Elle ne regarde même pas son amie mais elle continue d’avancer… si rapidement que très souvent, depuis 1 kilomètre que l’on marche en s’éloignant de l’épave pour quérir de l’aide, elle devient la guide de la route, devant les deux pilotes, pourtant leaders naturels.

 

Invariablement, ils la dépassent à nouveau en répétant  les mêmes phrases:

 

« Je croyais qu’on s’abimait… »

« Cette île est apparue… »

 

Notre procession progresse sur ce bout de plage qui semble infinie, maintenant remplie d’un sable dur qui nous a sauvé la vie en jouant le rôle de piste d’atterrissage. Parfois, suivant le rite qu’on se bâtit depuis une heure quand on avance vers nulle part, je m’arrête et je rejoins Jean et Caroline qui s’épaulent et qui n’en reviennent pas de n’être blessés que superficiellement.  On ne parle que très peu, trop occupés à bâtir un peu d’espoir.

 

« Sommes-nous morts et vivons-nous une sorte de purgatoire sur une île qui n’existe pas suite à un écrasement qui ne nous a pas épargnés? » Ne nous révélons surtout pas à voix haute tout en le pensant tous dans de longs silences assourdissants.

 

Nous réalisons petit à petit que nous sommes bien vivants, sur une île apparemment déserte et, comme dans les films de naufrage, nous repoussons la faim et fuyons la fin en bougeant le plus possible en direction de… de… là… devant!

Je ne sais trop pourquoi mais il est évident que je suis le plus lucide de tous. Sans doute parce que je n’ai aucune velléité de trouver ou de retrouver quelque chose. Je ne le réaliserai vraiment que beaucoup plus tard, mais à ce moment, je n’ose faire sentir à mes comparses de malheur que je suis parfaitement heureux. Je suis où je dois être.  Je regarde tout autour; tout est si beau. Ma fille vit une grande aventure et moi je me sens bien. Seule ombre au tableau; Léonie doit devenir folle en réalisant que nous ne communiquons pas notre état de survivant après notre disparition des écrans radar. Pourtant, malgré ce soucis, je pénètre une zone intérieure inexplorée; chacun des pas qui massent mes pieds  et font  vibrer tout mon corps au rythme de ces pierres réduites en poussière blonde, je les ressens; l’air pur et salin pénètre dans mes poumons tout doucement et irradie mon cerveau où mes idées sont claires et bienfaisantes; mes yeux captent des couleurs si belles que je deviendrais aisément poète si j’avais le temps de m’arrêter et de décrire mais je ne veux rien figer et rien arrêter car tout bouge  et tout se déplace avec perfection dans mon champ de vision; l’océan qui habite l’espace en sons et en images, les vagues qui se dessinent au loin et si près, le sol qui nous accueille paisiblement… oui, l’harmonie règne, je suis calme et souriant et je fais un effort inouï pour ne pas montrer mon sentiment à ceux qui paniquent autour de moi, c’est-à-dire tout le monde.

 

La route improvisée que nous empruntons, guidés alternativement par Luc et Charles ou par Mouna, nous mène finalement au bord d’un immense mur de roc gris, bleu et rosé. Le soleil descend doucement face à nous et, bientôt, il se dérobera à nos yeux si nous ne trouvons pas un passage à travers les pierres. Après 15 minutes de recherches infructueuses et collectives, nous nous assoyons tous en demi-cercle face à l’eau calme et bruyante à la fois.

 

Les deux pilotes analysent les lieux de mille regards savants, Jean et Caroline s’étendent au sol, exténués, Léa se blottit contre moi, assise confortablement et demeurant incroyablement sereine alors que Mouna lui tient la main en étirant ses pieds de façon à ce que l’eau les inonde à chaque respiration de la mer. Notre jeune indienne ressemble à un chien de chasse qui pointe l’horizon et qui hume l’air à l’affut du gibier; elle guette la maison.  Puis, décue, elle retire un pied  de l’eau et, pour une rare fois depuis notre catastrophique randonnée des airs vers le sol, elle ouvre la bouche.

 

« Léa, désolée, mais nous ne sommes pas en Inde. Mon pays est par là mais pas ici. »

 

Généreuse, elle serre Léa très fort en s’excusant du regard.

 

« On y retournera Mouna. Demain si tu veux. Jean, t’as un autre avion? »

 

Jean se relève la tête et la regarde comme si elle était folle. Il ne dit rien puis, au bord de la crise de nerf, il plonge sa tête dans le sable, rapidement aidé de Caroline qui, en le sortant de cette tombe granuleuse, maintient sa santé mentale à coups de proximité et de tendresse, comme elle le fait depuis l’heure zéro du drame. Je viens à la rescousse d’un éventuel plongeon collectif dans le vide paniquéen  en partageant un tant soit peu la joie  qui grandit étrangement en moi.

 

« Monsieur Charles, monsieur Luc, cette île  est magnifique… et peut-être que de l’autre côté de ce rocher  (j’en ai grimpé un deux fois plus haut en Corse, m’efforçais-je de ne pas dire pour ne pas trop exprimer la joie que je ressens à la pensée de la facilité avec laquelle je pourrais le franchir en utilisant l’énergie qui m’habite et qui se décuple sans arrêt), il y a sûrement des gens… »

 

Léa se propulse sur ses pieds en une fraction de seconde, soudainement remplie de mon énergie divinatoire.

 

« Regardez! » dit-elle en pointant le large

 

Un immense paquebot approche vers l’île et, déjà, je commence à grimper sur le rocher pour voir où il s’en va.

 

Laissant mes troupes au sol, transformé en chèvre de montagne, je gravis rapidement quelque 100 mètres jusqu’au premier plateau où je peux voir que deux autres gros bateaux mouillent non loin d’une immense plage peuplée de centaines de touristes. Certains sont même si près qu’ils m’ont aperçu les saluant et ils m’envoient la main en retour.

 

Enfin, je peux laisser éclater l’immensité de ma joie qui, telle une tornade, virevoltait dans mon corps depuis la fin de notre vol et je sautille sur place, à deux pas de la mort; heureusement, j’ai un équilibre parfait et jamais je ne tomberais dans les précipices qui m’entourent; les pierres autrement meurtrière ne cherchent même pas à m’engouffrer ou à m’avaler comme un lion qui retraite dans sa cage devant le génie calme et naturel de son dompteur.

 

Ne me reste qu’à faire patienter mon monde, rejoindre l’autre côté du mur de pierre et courir chercher une petite embarcation que des locaux me prêtent gentiment quand je leur raconte notre mésaventure. Puis, je contourne à la rame le rocher qui  nous coupe de la civilisation et, futur ex-Robinson, je ramène  mes compagnons naufragés au milieu de la surconsommation touristique.

 

Assez incroyable que, malgré toutes les possibilités que nous aurons pour nous soustraire de cette île, nous y demeurerons un peu pour toujours et au moins, à ce moment, pour un mois bien compté, touchés par la grâce de cette nouvelle Inde découverte.

 

Mais avant ce récit surprenant de rencontres marquantes, laissez-vous bercer par les embranchements de mon histoire qu’Huguette (la morte de la Chronique #1), Madame Oiseau (l’héroïne de la Chronique #2) et tant d’autres auparavant rencontrés décidèrent dès lors de brouiller les cartes.

 

Aux braves qui aiment les histoires au coin du feu, je vous donne rendez-vous à la Chronique #14 qui se retrouve au carrefour et au détour des chroniques 1.0, 1.1, 1.2, 1.3, 2.0, 2.1 et tutti quanti. À vous de juger où vous voulez aller. Grimpez les roches qui supportent votre équilibre. Pour un instant, je retourne en arrière mais sachez que je vis de toute mon âme et pour toujours désormais, sur cette île miroir, heureux homme ayant trouvé où poser le pied.

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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