#12 Retour en arrière

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#12 Retour en arrière

 

Peut-on retourner en arrière?  L’avion vibre très fort et je retiens mon souffle. Je ne veux pas faire peur à Léa et je la laisse dormir sur son banc, la tête appuyée sur le bras de son amie Mouna qui dort elle aussi. Est-ce que chaque évènement est toujours fatidique?

 

Je me souviens d’un jour en Corse où, fort confiant,  j’ai décidé de quitter mon  groupe et de grimper à une falaise  sans vraiment le dire à mes amis qui, déjà, enlevaient leurs souliers de marche pour tremper leurs orteils dans l’eau  froide de la rivière pure et limpide autant que solitaire. Des rochers, des pins, des ronces, à perte de vue. Rebuté par l’eau, je choisis alors le bout de rocher le plus haut, cherchant à trouver le point de vue qui me permettrait de les voir plonger dans le bassin vierge qui trônait, invitant, 10 mètres plus bas.  Je grimpais, grimpais, sans me soucier de la difficulté, regardant toujours plus haut, contournant les arbres que je dominais et cherchant à atteindre le rocher à droite d’où je verrais ma douce et ses copains-copines sauter à l’eau, sourire aux lèvres.

 

Tout tremble trop fort autour de nous dans l’avion de Jean. Il a mis à notre disposition son tout nouveau bijou; un  Learjet 75 Liberty, jet d’affaire qui possède une autonomie de plus de 3800 km en vol. Il nous assure qu’on se rendra en Inde, comme par magie, grâce à ses millions et à l’argent qui défie tout. Pourtant tout semble se désagréger. Je peine à ouvrir les yeux car je préfère croire que je fais un autre cauchemar. J’entends la voix de Jean qui discute avec les deux pilotes et tout ne semble pas tourner très rond dans ce joyau volant.

 

Je suis si haut et si près de la cime des pins géants que je pense toucher le bleu du ciel. Je me retourne et je vois de si petits baigneurs que ma voix peine à les rejoindre. Les splashs  et leurs rires me parviennent  en écho et semblent décalés comme dans un film mal synchronisé. Je les salue de la main avant d’entreprendre cette face escarpée qui me mènera au firmament de ce magnifique pays. Les hauteurs m’ont toujours attiré.

 

Par le hublot, je ne vois que de l’eau à perte de vue. L’eau semble calme mais elle semble vaciller et changer constamment d’axe.   Je me rends compte rapidement que ce mouvement vient de l’aéronef et non de l’océan Pacifique. Nous tanguons tant que je me demande si nous partirons bientôt en vrille pour nous abimer dans les profondeurs abyssales de ce grand bleu inconnu.

 

Ma main saisit encore une autre racine et m’empêche de dégringoler à la suite de ces roches que mes deux pieds viennent de projeter 30 mètres plus bas et je me hisse en haut d’une corniche d’où je ne vois même plus mes amis en contrebas. Je me suis laissé entrainer dans cette escalade sans trop réfléchir, enthousiasmé  à la fois par la distance à prendre de l’eau peu attirante pour moi  et par la proximité de ce vertige des hauteurs qui me transporte toujours.

 

Jean se fraie tant bien que mal un passage vers moi. Il zigzague entre les trois séries de bancs double, accrochant en chemin Léa qui, je l’espère, ne se réveillera pas.  Elle croit atteindre l’Inde dans 6 ou 7 heures et elle rêve, toute souriante, aux enfants dont elle prendra soin demain déjà. Je veux étirer dans le temps ce moment et je ne veux pas que Jean arrive jusqu’à moi pour me révéler quelques drames. La tragédie de la situation viendra bien jusqu’à moi assez vite alors je ralentis les tics et les tacs et je me tourne vers Caroline qui regarde dehors et qui sourit nerveusement. Elle se tourne vers moi et voudrait parler mais rien ne sort de sa bouche. Comme moi, elle pressent l’impossible. L’avion fait un saut de 100 mètres et Jean tombe dans l’allée, repoussant encore un peu le moment où il confirmera ce que Caroline et moi avons déjà compris; ça va mal!

 

Je me tourne enfin pour me rendre admirable aux yeux de mon groupe, mais je réalise rapidement que le précipice au bord duquel je me suis juché ne m’offre aucune prise pour le redescendre. Les petites pierres et la terre que mes pieds ont foulées tout au long de la montée accélèrent encore leur dégringolade avant de fracasser le sol, heureusement en biais de mes amis qui nagent un peu sur la gauche. Je me suis mis dans le pétrin en grimpant si haut et si inconsidérément.

 

À 35000 pieds dans les airs, l’eau nous apparait pourtant si proche. J’ai beau avoir ralenti le temps le plus possible, Jean arrivera bien jusqu’à nous un jour pour nous confirmer la catastrophe annoncée! Malgré la grande habileté de mon cerveau à modifier la réalité, viendra bien le moment où…

 

Ni à droite, ni à gauche, ni devant moi, je ne peux voir l’issue. Ne reste qu’à me tourner de 180 degrés pour faire face à ma prochaine réalité; la jungle dense et noire. Ma douce amour de l’époque se tourne vers moi; elle a senti ma panique et a grimpé juste assez dans la pente escarpée pour rejoindre ma voix qui lui décrit l’évidence: « J’suis monté trop haut ». Comme une lionne en cage, elle n’arrive pas à dépasser les barreaux de pierre qui me coupe d’elle. Je fais tout pour lui mentir et lui communiquer un calme que je ne ressens pas. « Amour, j’vais passer par la végétation… je vais contourner les rochers et rejoindre le sentier qui nous a menés au ruisseau ». Elle me lance un rire faux et je bloque toute ma panique sans même oser lui dire : À tout à l’heure, tellement je ne sais plus quand je la reverrai. Je ferme mes yeux et je plonge à travers le feuillage armé de ronces.

 

Léa et Mouna ne se réveillent même pas quand j’apprends l’inéluctable de Jean ou d’un des deux pilotes ou de Caroline ou du vent qui éteint tout espoir en me laissant croire que les ailes s’arrachent. Je n’entends plus rien et je sens la mort me fermer les yeux.

 

Mes paupières me protègent des branches piquantes; chaque pas, à mon souvenir, est difficile à déposer au sol. Aucun sentier dans le boisé, aucune indication d’une route à suivre et aucune occasion d’aller soit à gauche soit à droite… les rochers escarpés se prolongent semble-t-il très longtemps. Je dois me fier à mon instinct et suivre une route imaginaire qui monte et qui monte vers la montagne infinie et qui m’offrira, je l’espère, la vue d’un petit ravin ou d’une petite anfractuosité de la montagne qui laisse l’eau s’écouler vers la rivière en temps de pluie. Ici, en Corse où je suis en voyage du haut de mes 25 ans, il n’y a pas eu de pluie depuis trois semaines, tout est sec et la trouvaille de cette petite rigole peut-être inexistante où je me glisserai comme une goutte d’eau sèche, semble pour l’instant impossible. Je monte, je monte et la panique totale s’empare de moi car je sais que je m’éloigne des miens et je sais aussi que je devrais avancer plus lentement. Les ronces me rentrent dans la peau et je les retire une à une pour avancer encore et encore vers l’inconnu et l’épaisseur de la végétation inhospitalière.  Je pourrais revenir en arrière et affronter la descente possiblement mortelle de cette paroi rocheuse que j’ai imprudemment montée mais, mon expérience des randonnées me renverse les tripes… je pressens que j’y tomberais lourdement. Je dois continuer et tâter de l’inconnu… et, surtout, me fier à mon instinct.

 

Ici, 15 ans plus tard, accompagné de ma tant aimée Léa qui m’a poussé dans mes derniers retranchements alors que je l’accompagne avec angoisse vers l’Inde, je gis au fond d’un banc d’avion, conscient que nous tournons en vrille vers un mur d’eau qui se transforme en mur de brique à ce qu’on m’a dit si on frappe l’eau en plongeon du haut d’une falaise alors imaginez du haut du ciel à plus de 500 km à l’heure.

 

Dans ces magnifiques montagnes transformées en tombeau probable, mon instinct de survie m’a empêché  de sombrer dans la folie. La peur grandissante et mon incapacité à trouver le moindre sentier n’a pas trouvé le chemin de non-retour en moi. J’ai suivi inlassablement mon idée première. Monter, monter… continuer à monter en m’éloignant des rochers et guetter le moment où l’esquisse d’une rigole sèche m’indiquera la route à suivre comme si j’étais une goutte d’eau à la recherche du torrent. Ma sueur tachée de sang que je n’abandonnais pas totalement aux ronces maudites me rappelait la vie qui m’habitait. Au bout d’un temps infini, je contournai un arbre et senti que le sol amorçait une descente vers la gauche. Mon pied sentit qu’au printemps, ici, du haut de la montagne que je n’avais pas encore rejoint, l’eau y avait creusé un léger centimètre de tranchée. Enfin, le temps de descendre était arrivé.

 

Je ne sais comment on se retrouva sur le sol et je ne sais pas comment  on a pu rester en vie quand l’avion roula très longtemps sur une route sablonneuse à une vitesse folle et qu’elle réussit à ralentir avant de heurter ce qui me sembla être des arbres qui nous bloquèrent sèchement. Léa et Mouna, par miracle, ne se réveillèrent qu’à ce moment-là. Caroline avait perdu connaissance, Jean aussi et tous deux semblaient blessés. Les deux pilotes sortirent du cockpit et nous aidèrent à quitter l’appareil en ne nous disant pas tout à fait clairement qu’il en allait de notre vie.  Je compris sans le dire que l’appareil pouvait exploser.  Léa n’arrêtait pas de demander: « On est en Inde? On est en Inde? On est arrivés? » Elle comprenait bien qu’on venait de crasher  mais elle continuait à se raccrocher à l’expérience qu’elle avait tant voulu vivre; aider des gens démunis en Inde. Sa façon de ne pas paniquer, c’était de se raccrocher à une réalité tant rêvée. Pour moi, aussitôt que je l’ai vue en vie, plus de panique à avoir… elle était vivante, ma princesse. Maintenant il fallait continuer à la garder en vie.

 

Je contournai plusieurs petits rochers et je continuai à partager mon sang avec la nature et au bout d’un temps immémorial où je m’éloignai de la mort pour la première fois de ma vie, je sentis une joie indicible à l’intérieur de moi qui ne revint cogner dans ma poitrine en écho que quelques années pus tard, au moment où cette Léa de bonheur s’était elle aussi frayée un passage entre les falaises, guidée par les eaux vers l’appel du ruisseau et qu’elle était venue au monde, bouleversant ma vie à jamais au Canada. En Corse, ensanglanté aussi, je rejoins enfin mes amis qui n’avaient pas tout à fait eu conscience du grand écueil traversé.

 

« On est en Inde? »

« Oui ma belle, on est en Inde »

 

Les deux pilotes, en soignant Jean et Caroline qui se réveillaient doucement, restés bien en vie eux aussi par miracle, me faisaient signe que nous n’étions que sur une grande île de sable bordée de cocotiers, au large de la côte sud-américaine. Mais je n’écoutais pas leurs silences, ni leurs appels à revenir sur Terre au présent… je cherchais plutôt désespérément la clé qui me permettrait de rejouer le disque du destin pour emprunter une autre route mais je me calmai très rapidement quand je pris conscience que le destin décrié était clément envers moi et les miens. J’étais encore vivant et, bien plus important encore, Léa était vivante… alors oui…

 

« Oui ma chérie, on est en Inde… ou peu importe où tu veux qu’on soit, on y est!            Et rien ne pourra t’arracher à la vie… tant que je serai là Léa! Rien »

 

Et c’est là, au milieu d’une île déserte du Pacifique que j’ai éclaté de rire. Un rire sincère qui se communiqua à tous mes amis rescapés. On avait déjoué le temps et on avait défié la mort, encore une fois!!! Alors aussi bien en rire… encore et encore et encore et se remémorer tant de morts déjoués… en Corse, à l’hôpital, sur cette île qui me réservait tant de surprises.

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

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