#11 Mais qu’est-ce que je m’en vais faire à Ahmedabad?

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#11 Mais qu’est-ce que je m’en vais faire à Ahmedabad?

 

Tout simplement inimaginable que je me retrouve ici, à conduire un rickshaw, cette petite voiture à trois roues qui me sert à la fois de taxi et de camion de livraison, à travers la ville de Ahmedabad, cette ville de plus de 5 millions d’habitants située au nord-ouest de l’Inde, dans l’État du Gujarat. Je transporte des gens que je ne connais pas sur la rue Kasturba Gandhi, une rue très achalandée qui s’éloigne de la rivière Sabarmati en direction de la rue Kajimiya. Toutes les voitures et, surtout, tous les autres propriétaires comme moi d’un rickshaw me regardent d’un drôle d’air, me semble-t-il.  Certains me sourient en rigolant alors que d’autres me poussent un peu et me coupent la route. Tous les gens qui marchent sur la route sur laquelle j’essaie de faire mon travail, et ils sont des milliers, me désapprouvent du regard. Je ne devrais pas transporter ces deux Indiennes qui se cachent le visage (sans doute pour ne pas être reconnues de leur compatriotes) et aller livrer ces paquets, semblent me dire tous les gens que je croise. On me parle dans des langues que je ne comprends pas mais je sais ce qu’on veut me dire. Je fais pourtant comme si je ne remarquais rien et je continue à sourire et à accélérer. Un Indien qui se respecte m’a-t-on dit est un Indien qui travaille et qui est fier de ce qu’il fait. Je me sens justement fier de posséder mon rickshaw  depuis deux semaines que je suis ici et je compte bien faire ma place au milieu de cette masse d’êtres humains qui fourmillent. Un jour je serai un Indien moi aussi et je pourrai faire partie de ce peuple qui, pour l’instant, ne m’aime pas. Quand j’arrive au coin de la rue Shahpur, je tourne à gauche et je suis tout près de ma destination : le Maheshwari Children Hospital.  Quand j’arrive, je me rends compte que sous leur foulard, les deux jeunes que je transporte sont ma fille Léa et Mouna. Léa est habillée en costume traditionnel Indien comme Mouna et, les deux me regardent avec dégoût.

 

« Léa, t’as vu que je ne me suis pas laissé faire par tous ceux qui ne me veulent pas ici? »

 

Elle ne me regarde même pas et continue sa route vers l’entrée de l’hôpital où elle soigne des enfants malades. J’ai justement des dizaines de paquets  remplis de produits pharmaceutiques essentiels que je viens donner aux responsables ici. Je dépasse Léa avant qu’elle n’atteigne la porte d’entrée où beaucoup de gens l’accueillent en héroïne.

 

« Attends, attends Léa, regarde, j’ai des médicaments pour les enfants dont tu t’occupes! »

 

Mouna me coupe la voie vers ma fille et me dit:

 

« Monsieur, arrêtez de nous déranger. Ça fait des jours que vous nous suivez. Léa n’est plus votre fille, elle vous a oublié… elle est devenue une Indienne maintenant; sa famille est ici! »

« C’est moi sa famille »

 

Tout le monde autour de Léa éclata de rire en entendant mes propos. Il y avait tellement de monde qui gravitait autour d’elle; il y avait des médecins, des infirmières, des policiers, des enfants malades, des gens en chaise roulante et tous l’accueillaient à bras ouverts. Elle était une star, dirait-on, j’étais heureux pour elle mais j’étais troublé aussi puisqu’on ne s’occupait plus de moi, sauf pour me repousser de plus en plus loin de ma fille… puis, au moment où ils me projetèrent du haut du pont Gandhi dans la rivière Sabarmati, au moment où je tombais et que je paniquai et, juste avant que je ne touche l’eau noire et sombre, je me réveillai en sursaut et en sueurs.

 

Définitivement, mon départ imminent pour l’Inde avec Mouna et ma fille Léa continuait de me troubler au plus haut point. Voilà déjà mon quatrième ou cinquième cauchemar des derniers jours.

 

J’appelai Léonie: « Je ne pense pas que je vais partir Léonie! »

« Mais qu’est-ce que tu dis? »

« Je ne serai pas bien là-bas… j’ai beaucoup lu sur l’Inde, je connais par coeur les rues de cette grande ville où on va, je sais qu’il y a des temples partout, je sais que les gens attendent Léa et Mouna pour les aider… mais moi, je vais crever là-bas! »

« Mais non, mais non… j’te connais…. voyons, j’ai été mariée avec toi, je sais que tu n’abandonneras jamais. »

« Tu te trompes Léonie, je t’ai même abandonnée toi! Imagine! Toi, la plus belle, la plus adorable; celle que j’aimais…. oh excuse-moi, je vais te faire de la peine encore, à toi et à, comment il s’appelle celui qui paie pour toute cette connerie : Jean? »

« Tu ne m’as pas abandonnée, je suis une grande fille et tu sais que je t’aime aussi. Je t’aimerai toujours mais là ce n’est pas de toi ou de moi dont il est question; c’est de Léa. ET LÉA EST EN DANGER! ELLE VEUT PARTIR POUR L’INDE, ON EST IDIOTS MAIS ON NE L’EMPÊCHERA PAS DE RÉALISER SON RÊVE D’ACCORD? »

« Oui oui, je suis d’accord! »

 

Léonie sait comment me parler. Tous les deux, on sait très bien que Léa  est celle qui unit toutes nos forces et tout notre amour. À travers elle, nous sommes des êtres qui se complètent parfaitement et qui s’aimeront pour l’éternité SI ET SEULEMENT SI… LÉA RESTE EN VIE!

 

« JE NE VEUX PAS QU’IL LUI ARRIVE DU MAL! »

 

Léonie  criait au téléphone depuis tout à l’heure; jamais je ne l’avais sentie comme ça.

 

« Tu pars avec elle tu m’entends? Et tu la protèges, c’est clair?  Contre elle-même s’il le faut. Tu es son papa (parfois, j’avais l’impression que pour Léonie, Léa avait encore 4 ans), mais là, son papa, il doit s’oublier un peu pour sauver notre fille de sa folie. Imagine-toi qu’elle va travailler avec des enfants très malades… »

« Je sais, je sais! »

« Tu sais ça en plus? Bon… je me calme… mais tu t’oublies complètement….laisse faire tes rêves, tes cauchemars, tes angoisses, tes idées noires… là, TU SAUVES LÉA, tu ne te sauves pas toi,  et je compte sur toi! »

 

Léonie avait parlé, Léonie serait obéie.  Elle venait de me persuader d’oublier toutes mes craintes sur ma petite personne et de tout faire pour  aider sa fille. Léonie et moi n’avons désormais qu’une passion  commune et c’est Léa. Demain, je partirai pour l’Inde, et il adviendra ce qu’il adviendra.

 

Mes rêves me faisaient tout de même réfléchir. Il fallait que je sois vigilant; on ne serait peut-être pas les bienvenue là-bas.

 

« De toute façon, termina Léonie, j’ai tout prévu pour toi. Tu auras aussi ton ange-gardien. »

« Quoi? Qu’est-ce que tu veux dire? Tu n’as pas impliqué ton Jean et ses millions dans ton nouveau plan, j’espère? »

« Pourquoi pas? Il t’aime beaucoup tu sais! »

« Non, non et non! Je ne veux pas qu’il nous envoie un garde du corps. PAS QUESTION! »

« À demain 10 heures à l’aéroport! »

 

Léonie n’attendit pas ma réponse et me dit bonne nuit avant d’aller aider Léa à préparer son bagage pour ce grand voyage d’un mois en Inde dans un hôpital pour enfants d’Ahmedabad.

 

Pour ma part, je n’attendis pas une seconde pour retourner dans mon bureau, complètement transformé depuis quelque temps en antichambre de ce grand pays d’Asie qui allait nous accueillir très très bientôt. Sur tous les murs, j’avais scotchtapé des cartes de tous les quartiers de la ville. J’avais appris par coeur le nom de toutes les rues, de tous les temples et de tous les ponts de cette grande ville située à 100 km de l’océan indien et à 200 km du Pakistan. J’avais aussi réuni des dizaines d’articles touristiques et de livres portant sur l’histoire de ce grand pays. Pas étonnant que je fasse tant de rêves et d’angoisse sur ma participation à cette grande aventure.  Mais maintenant, Léonie m’avait convaincu, j’allais sauver Léa de tous les écueils possibles et je serais son ange-gardien. Ne me restait qu’à espérer que la surprise de Jean  ne soit pas trop envahissante. Léa allait, à ce que j’avais compris lors des 4 rencontres que nous avions eues avec la famille de Mouna qui nous assurait que plusieurs tantes, oncles et cousins allaient les accueillir et leur donner tout le confort désiré lors de notre séjour. Un oncle nous expliquerait en détails mais, en gros, elles allaient aider une tante qui travaille dans un hôpital pour enfants. Léa et Mouna seraient un peu comme des baby-sitter, croyais-je alors. Jamais je n’aurais cru que ce périple nous entrainerait complètement ailleurs que prévu.  J’vous raconterai. Les surprises allaient donc se succéder une après l’autre, à commencer par la grande surprise qui nous attendait à l’aéroport.

 

Jean était là sans Léonie qui était incapable de vivre cette étape de séparation avec sa fille qui filait le parfait bonheur et qui me dit en me serrant très fort dans ses bras en me voyant:

 

« Merci dad, tu vas adorer la surprise de Jean »

« Ah! Oui? »

 

Jean s’avança et me dit :

 

« Je te donne le plus beau des cadeaux. Ce n’est pas que je ne te fais pas confiance mais je n’ai pas voulu que tu sois seul en tant qu’adulte pour t’occuper de ta fille. »

« Quoi? Je ne veux pas de garde du corps! »

« Mieux que ça… voici qui t’accompagnera! »

 

Sa soeur Caroline arriva comme une fusée, sac au dos et immense sourire aux lèvres.

 

« Bonjour partenaire » me dit-elle en me faisant la bise et en se dirigeant, avant nous, vers l’embarquement.

« Quoi? »

« Papa, tu ne la connais pas beaucoup mais elle est adorable! me dit Léa en me faisant un clin d’oeil pour me signifier qu’elle voudrait qu’elle soit mon amoureuse.

« Mais… »

« Tu ne touches pas à ma soeur! me dit Jean avant de rajouter : En fait, c’est à elle que je devrais dire de ne pas te toucher; c’est un train cette fille, rien ne l’arrête. Comme j’ai dit à Léonie; s’il ne peut pas tout régler là-bas pour Léa, elle le pourra! »

 

Sans que j’aie mon mot à dire, j’embarquai dans un avion pour Vancouver où on prendra un autre vol pour Mumbai d’où on volera ensuite pour Ahmedabad. Je me demandais de plus en plus ce que j’allais faire dans cette galère tellement il y avait de gens qui contrôlaient déjà ma vie. Et maintenant j’avais Caroline dans les pattes.  Dans l’avion, j’étais assis à coté d’elle et au lieu de parler je m’endormis tout d’suite en espérant que tout cela n’était qu’un autre mauvais rêve.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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