#10 Madame Rose

Chronique fiction(*)

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#10 Madame Rose

 

Ma famille et mon lien avec Léa a encore une chance de survie. Nous ferons un long voyage d’un mois ensemble, mais heureusement, je ne pars pour l’Inde avec ma fille et sa meilleure amie que dans trois jours. Madame Rose ne me le pardonnerait pas si je n’allais pas avec elle à cette journée toute spéciale qui s’organise pour sa meilleure amie, Mme Danielle.

 

Il y a deux semaines, lors de mon retour de travail,  après avoir passé 15 jours vraiment bénéfiques dans le bois, mon patron Antoine, qui partait pour des congrès aux États-Unis et en Europe pour un long moment, comptait sur moi pour que l’esprit de l’entreprise qu’il avait créée il y a de cela dix ans maintenant  continue sa mission: créer inlassablement de nouvelles familles sur les cendres de tant de familles qui s’éteignent chaque jour dans l’indifférence ou la mort ambiante. Moi, par exemple, je ne voulais pas que mon lien avec Léa s’éteigne alors je faisais tout pour créer des liens éternels au pays du mysticisme et des dieux qui protègent de tant de façons, parait-il. En parallèle de tout ce qui représentait ma lutte quotidienne pour la survie de ma famille, j’étais très heureux de tenter de sauver tant de liens familiaux ou d’en créer de nouveaux.

 

La vie dans les Résidences Luminescence se veut justement chaleureuse. Antoine ne veut pas qu’on tente de recréer la vie passée des gens âgés qui choisissent de venir vivre dans un des 14 lieux qu’il a bâtis au Québec. Il répète à tous les employés et bénévoles que la vie se vit tout de suite; AU PRÉSENT. Le passé est mort (on peut y référer et laisser la nostalgie venir illuminer parfois un bout de présent si on veut) et le futur n’existe pas vraiment (puisque la mort n’est souvent pas loin des résidents quand ils arrivent ici).

 

« Alors, tout ce qui reste aux gens qui vivent avec nous, c’est le moment présent, me disait Antoine lors de ma première journée de travail où il a insisté pour me présenter tous ses lieux et le plus de résidents et d’employés possible. Nous sommes leur famille; c’est avec la dame qui fait la cuisine, la coiffeuse, la responsable de l’animation, le représentant de la pastorale, la direction et aussi les finances, que tu diriges maintenant, et même le livreur de pain, que les gens qui viennent vivre ici établissent des liens. Finie cette mentalité des autres résidences pour personnes âgées qui pullulent en faisant croire à tous que leur passé est l’essence de leur personne. Les gens ne sont pas seulement ce qu’ils ont vécu… ils sont ce qu’ils vivent chaque jour. Créons-leur une famille… n’engageons personne qui viendra travailler ici en se disant que c’est un travail comme un autre. NON! Ici tu auras une nouvelle grand-mère, un nouvel oncle, une nouvelle grande-tante qui ne cherche qu’une chose, comme tous les humains de la planète: être reconnu pour ce qu’il est, être écouté et être accueilli avec ses forces et ses faiblesses. Pas question d’établir un lien CLIENT-CLIENTÈLE. Nous ne sommes pas à leur service, nous partageons un réel milieu de vie et nous essayons de créer un nouveau genre de famille. »

 

Et Antoine continua à me parler comme ça pendant des heures en sachant très bien que son propos avait l’air d’une mauvaise publicité. Il semblait vouloir vendre un concept à des gens qui quittent leur maison, qui ne voient presque plus leur famille, qui n’ont plus de mari ou d’épouse, qui ont un peu mal partout, qui perdent leur autonomie et pour qui, la vie n’a plus tant de sens. J’entendais très bien dans ma tête les propos de tous et chacun ; on se donne bonne conscience en promettant une nouvelle vie mais, au fond, on met nos personnes âgées dans un stationnement luxueux et on leur donne l’impression que tout cela est tellement fantastique alors que ce n’est que l’antichambre de la mort. Une mort douce, remplie de gâteaux au chocolat à volonté, de bingos à 16h et de tentatives pour créer des amitiés nouvelles… mais en échange de tout cela… une seule véritable raison: planifier leur disparition dans l’ordre et la discipline.

 

« Je sais ce qui se passe, dit Antoine, mais je sais que les gens ont peur de vieillir. Alors, ils travaillent comme des dingues et, au lieu d’accueillir leurs vieux dans leur maison et dans leur milieu de vie, au lieu d’accepter le cycle de la vie, les gens, tous les gens; toi, moi, tout le monde que je connais en Amérique, tous ne veulent pas de trouble. On est lâches. Mais pourquoi ne pas créer des garderies pour vieux dans les milieux de travail s’il le  faut, pensait-il, si on n’a pas le temps de parler à nos vieux? Non, on ne cherche pas et, selon notre mentalité; quand on ne travaille pas (enfants, malades, vieillards), on doit se cacher, on doit vivre en vase clos et, surtout, ne pas déranger nos horaires. »

 

Et Antoine continuait à tout me partager de sa pensée pendant que je visitais ses résidences où les gens se parlent et vivent normalement. Il  a du génie ce gars-là. Il sait que ses résidences ne sont pas l’idéal et qu’ils ne sont qu’un passage obligé entre notre monde fou et un nouveau monde qui se réveillera rempli de tant de solitude et de tant de gens malheureux que les tentatives d’inversion commenceront bien un jour et puis, pulluleront. Antoine est un précurseur de cette inversion.

 

« Les gens, âgés ou pas, ne veulent pas vivre qu’avec des semblables (même âge, même culture, même pensée); ils veulent VIVRE. Ils sentent au plus profond d’eux qu’une famille aimante (malgré toutes les différences qu’une famille recèle au coeur de sa dynamique) est mieux que tout ce qui leur est offert. Mais LES JEUNES FAMILLES NE VEULENT PLUS DE LEURS VIEUX.

 

Un jour ça reviendra assurément et, ce jour-là, je fermerai mes portes et je rendrai l’argent qu’il faut rendre. L’argent mon cher, me disait-il en me tenant par le bras gentiment, ça ne sert à rien mais ça sert à tout. Moi, comme j’ai un grand projet, j’ai beaucoup d’argent. Ça me sert à réaliser un rêve de société. Et toi, tu vas m’aider car je ne sais pas si j’ai raison mais tu penses aussi comme ça. »

 

Il avait tellement raison. Et j’ai tout de suite aimé les milieux de vie  qu’il venait de créer. Les Résidences Luminescence ne sont pas de grands bâtiments qui, malgré la bonne volonté de tous ces gens qui se donnent comme mission d’accompagner les personnes âgées vers leur dernier souffle, ressemblent à des hôpitaux, des mouroirs chics avec les clés du dernier souffle et l’aide qu’il faut pour terminer sa vie (dans 2, 5 ou 10 ans) dans les meilleures conditions de vie possible si tu as beaucoup d’argent. Antoine, lui,  a plutôt créé des quartiers, de toutes petites maisons de ville, reliées très subtilement 4 à 4, ou 8 à 8, par de petits jardins intérieurs ou extérieurs. Des quartiers qui ressemblent à des quartiers normaux. Les pieds carrés sont savamment utilisés et des salles à diner multiples se font dos pour faciliter les accès à la cuisine. Le personnel qui travaille pour Antoine a la possibilité de vivre ici aussi et près de 30 % du personnel, dont Antoine, vivent sur leur lieu de travail. Les liens avec la vraie vie (écoles, centre d’achat, épicerie, petites boutiques) sont primordiaux pour Antoine et l’architecture permet que chacun puisse voir, de son balcon, de son salon ou de sa cuisine, au moins une école, une garderie ou une épicerie.

 

Je pensais à tout cela et je savais bien, comme Antoine, que c’était un peu utopique et que des failles surgiraient. Il le savait aussi et il avait réalisé que plus les personnes âgées perdent leur autonomie et plus ils ont besoin de se tenir plus près les uns de autres. Il a, au fil de ses réalisation, créé des triplex avec ascenseur qui gardent encore une allure humaine mais qui peuvent accueillir des gens nécessitant davantage de soins.

 

« Une famille, c’est vivre en société. Moi je vis avec tous mes résidents. Ils sont chez eux, ils ne sont pas chez moi. On vit ensemble. »

 

Je l’ai tout d’suite aimé cet Antoine et je comprends son génie; même avec moi, il avait tout de suite saisi que je faisais parti des gens sensibles à cette dissociation entre les différents âges dans notre société. Il avait tout de suite su que ça me plaisait et il m’avait engagé. Il a un don et son projet m’intéresse, même si je ne crois pas que ça puisse fonctionner.

 

Madame Rose, elle, avait réussi à se créer de nouveaux liens et elle profitait royalement  de sa et de ses nouvelles familles. Rose Robitaille a 87 ans et elle est encore autonome. Je la vois tous les jours car je prends le temps de discuter avec les résidents aussi souvent que je le veux. Antoine dit à tous ses employés: « Oui vous avez un travail à faire mais votre travail principal c’est de parler avec les gens qui vivent ici et de parler avec les autres travailleurs. Arrêtez-vous, discutez, demandez-leur ce qu’ils font… ne vous inquiétez pas, ça fait partie de votre travail. Aimez cela sinon partez, allez travailler ailleurs, je vous donnerai de bonnes références mais, de grâce, ne restez pas ici ».

 

J’ai donc pris rapidement l’habitude de jouer à la pétanque avec des vieux et des jeunes (on se mélangeait bien parfois) ou je discutais chaque jour avec ceux ou celles qui semblaient seuls. Il fallait, selon Antoine, suivre ses passions; tu aimes le sport, fais du sport, tu aimes le scrabble joue au scrabble, tu aimes prendre un café et lire le journal en parlant avec madame Chose, vas-y, j’te paie pour ça.

 

Rose faisait équipe avec moi à la pétanque et on avait gagné nos trois dernières parties. Je travaillais aussi sur mon téléphone pour régler des problèmes administratifs entre deux tournois quand elle vint me retrouver.

 

« Alors le jeune, qu’est-ce que tu fais samedi soir? »

« Cette semaine ou la semaine prochaine parce que je pars en Inde l’autre samedi?

« Non non cette semaine! Coût donc, t’es toujours en vacances? »

« Oui mais je travaille aussi. Je négocie un gros contrat avec ceux qui nous vendent les pâtisseries… ça coûte trop cher… il faut sauver quelque part! »

« J’vais t’arranger ça moi! Mon mari était boulanger pâtissier, j’m'occupais des commandes. J’vais te négocier ça. Mais avant, peux-tu m’accompagner à la fête de mon amie d’enfance Danielle Rouillard, elle aura 88 samedi. J’veux lui faire une blague et lui faire croire que tu es mon amoureux. Elle rit toujours de moi et, comme tu sais, Monsieur Langlais me tourne autour sérieusement et il me plait bien.  J’voulais qu’il m’accompagne mais il n’est pas libre samedi. Peux-tu venir avec moi…. tu m’tiendras par la main, elle va ouvrir sa bouche de surprise et ça va lui fermer le caquet »

« Oui, je peux… j’aime bien votre blague! C’est où? »

« Dans le quartier Victor Hugo (Antoine a appelé les différents quartiers de façon assez plaisante et stimulante! C’est tout près; on passe à côté du salon de coiffure Chez Hélène, on tourne derrière les tables de pool et on longe la piscine… j’prendrai une chaise roulante jusque-là et ensuite on entrera bras-dessus bras-dessous, elle va tomber par terre en me voyant, dit-elle en riant. Si elle se fait mal, l’infirmerie est juste à coté au deuxième. hi hi hi. »

« Comment je m’habille? »

« Un peu chic mais pas trop. Il me reste une robe décolletée mais je mettrai un foulard dans le cou, je ne veux faire mourir ma vieille amie! »

 

Voilà ce qui arrive dans ce concept Antoinesque  des Résidences Luminescence; les blagues de la vraie vie se produisent tout naturellement. Je décidai même de lui faire une blague à mon tour et je convainquis M. Langlais de tout faire pour venir quand même à la soirée. Une petite blague à Rose, ça la fera rire.  Je mis même Madame Danielle dans le coup.

 

Le samedi en question, quand j’entrai au bras de madame Rose, elle était fière d’elle et elle me tenait le bras comme si elle m’aimait vraiment d’un amour fou. Elle chercha du regard son amie et fut la plus surprise du monde de la voir au bras de M. Langlais qui discutait passionnément avec elle pour faire fâcher madame Rose un peu.  Ma compagne d’un soir me lâcha d’un coup sec et se dirigea très rapidement vers eux; elle leva le bras et s’apprêtait à gifler M. Langlais quand je sauvai la situation en saisissant le micro et en précipitant mon plan.  J’annonçai à tout le monde que la soirée servait à célébrer deux choses (pour dire cela je me glissai entre Mme Rose et Mme Danielle pour empêcher un drame inutile).

 

« Ce soir, nous célébrons la fête de Mme Danielle (tout le monde présent applaudit). Et nous laissons la parole à M. Langlais qui a quelque chose à annoncer. »

 

M. Langlais s’avança en soutenant du regard Mme Rose qui fulminait.

 

« Ma chère Rose. Depuis un an que nous nous fréquentons, ce soir, je voudrais te donner un petit cadeau…. de fiançailles.  » Il sortir une petite boîte de ses poches. Mme Rose fondit en larmes en disant oui et Mme Danielle la taquina pendant plusieurs jours en imitant son visage fâché et aigri de tout à l’heure.

 

Antoine est un génie et moi je participe à ma façon à sa quête incessante pour changer  le monde. Parfois on réussit, parfois non. Mme Rose est venu dans mon bureau le lendemain et elle me trouva un nouveau fournisseur de pain et pâtisserie en moins de 40 minutes. Sur notre budget global, nous sauvons 35% de ce type d’achats. On pourra financer une nouvelle construction, je crois.

 

La veille de mon départ pour l’Inde, M. Langlais fit une chute et il faillit mourir.  Heureusement, tout va rentrer dans l’ordre et la cérémonie de fiançailles entre Mme Rose et lui ne sera reportée que d’un mois environ. Rose est heureuse et moi, je pourrai être là!

 

Je ne sais pas pourquoi mais j’aime être ici parmi ces gens sans famille. Maintenant, voyons voir si je peux réussir à ne pas perdre totalement la mienne avec ma Léa qui s’affranchit tellement de moi et qui va peut-être me faire la vie dure durant ce voyage (je ne croyais pas si bien dire et vous en aurez un petit inventaire dans le prochain épisode). Je la comprends de déjà vouloir me mettre à l’écart mais ce voyage pourra peut-être me permettre quand même d’étirer encore ce lien qui me plait tant. J’ai la tête dure même si la vie de famille n’est pas toujours rose!

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