#1.9 D’où viens-tu bergère?

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.9 D’où viens-tu bergère?

 

« Comment elle s’appelle? » demande Luce  en touchant aux poils courts et raides d’une chèvre qui n’arrête pas de venir et de revenir lécher la main de la convalescente qui reste couché dans le hamac du matin jusqu’au soir.

 

« Martha. » dit Mariloup en souriant, très fière d’enfin entendre la voix de sa demi-soeur.

 

Ça fait 5 jours qu’elle n’a rien mangé depuis son arrivée au domaine du Château de la Brunière. Au moins elle a accepté de boire progressivement davantage d’eau ce qui a rassuré Maria, très inquiète de la santé de cette belle jeune femme. Italienne d’origine, ne parlant que le piémontais, Maria s’est installée dans le boisé sans demander la permission à personne, il y a 5 ans environ. Mariloup, adorant les bêtes sauvages l’a tout de suite adoptée et apprivoisée. Maria n’a pas encore réussi à apprendre plus de 20 mots de français mais Mariloup parle maintenant couramment le piémontais, une langue distincte de l’Italien qui est parlé par plus de deux millions de personnes dans le nord-ouest de l’Italie. Elle n’a jamais voulu expliquer à Mariloup ni à qui que ce soit sa situation (surtout pas à Sébastien de qui elle a très peur).

 

« Pourquoi elle me fuit comme ça? » demanda Sébastien à sa jeune fille de 9 ans qui la protégeait et qui n’avait pas indiqué à son père la présence de cette dame qui vivait pourtant dans une cabane de fortune sur un terrain du domaine, dans le bois, depuis 1 mois déjà.

 

« Papa, tu ne comprends rien! Elle ne te fuit pas, toi; elle fuit tous les hommes! Pour elle, t’es un fou, un tueur en série, tu comprends? »

 

« Non, vraiment pas! Tu trouves vraiment que j’ai l’air d’un tueur en série? »

 

« Justement, ça explique tout. Imagine; toi, le plus gentil des hommes… le plus doux; même toi, tu lui fais peur. Imagine ce que les autres, les vrais fous, lui ont fait? »

 

« Pas facile d’être mis dans le même paquet que les fous comme tu dis… tiens, Mariloup, je lui ai apporté de quoi manger. Tu penses que je ne sais pas qu’elle vit ici depuis plusieurs jours? Tu penses que je ne te vois pas voler de la bouffe dans le frigo et prendre du pain et des oeufs pour deux? »

 

« Papa, n’insiste pas… la bouffe, je te la paierai, quand j’aurai (et Sébastien ne fut pas déçu des années plus tard quand Mariloup décida de partager tous ses revenus (vente de légumes, vente de mouton, de laine et de formage de brebis) avec ses parents… elle ne veut pas te voir. Pour l’instant, elle ne veut même pas voir maman. »

 

« Maman sait qu’elle est là? »

 

« Papa, c’est vrai que tu sais presque tout mais maman, elle, elle sait vraiment tout, toujours. » lui dit-elle en le regardant dans les yeux, comme une menace sourde dont il devrait tenir compte lors de toutes ses envies futures. Les femmes de sa maison se protégeaient entre elles, il le savait et maintenant, après le départ d’Huguette et de Luce voici l’arrivée de Maria qui allait encore faire pencher la balance vers les décisions féminines. Mais il ne se plaignait que superficiellement quand il  discutait avec ses amis du village… oui, au contraire, chaque soir quand toute la maisonnée dormait, il s’efforçait de garder l’oeil ouvert pour penser encore une demi-heure au moins à tout le bonheur qui l’a mené ici avec ces femmes magnifiques.

 

Sébastien laissa donc alors le panier de victuailles qu’il avait apporté pour l’intruse et s’éloigna en essayant de créer un lien visuel avec Maria, une dame sans âge (on pourrait aussi bien croire qu’elle a 35 ans que 62), habillée comme une romanichelle. Maria baissa les yeux et s’agrippa à la petite Mariloup qui engueula aussitôt son père:

 

« PAPA, ARRÊTE… je ne veux pas que tu essaies de la regarder. Laisse-la manger tranquille! »

 

Sébastien s’éloigna en grommelant. Puis, à peine eut il fait 100 mètres dans le petit chemin de terre qui grimpe en contournant les vignes, que la voix très douce et gentille, cette fois, de Mariloup, résonna dans l’humidité de l’air sous ce ciel couvert de nuages.

 

« Papa… si tu veux vraiment l’aider! »

 

Sébastien s’arrêta et, sachant que sa fille était sérieuse dans ses affirmations, il ne se retourna pas pour entendre la suite qui ne le surprit guère.

 

« Tu pourrais, mon petit papa d’amour, lui construire une bergerie! »

« Mais on n’a pas de moutons! » dit Sébastien qui sait bien que Mariloup n’en démordra pas… depuis qu’elle a 5 ans qu’elle veut avoir des chèvres et des moutons.

 

« Justement, on pourrait en avoir… Maria était bergère où elle vivait… je ne sais pas ce qu’on lui a fait mais je ne la laisserai pas mourir toute seule. Des moutons, des chèvres, des chats… ça la guérirait »

 

« On verra on verra! » dit Sébastien en s’éloignant doucement, imaginant déjà les plans de la bergerie qu’il commencerait à construire le lendemain. Il y avait son deuxième voisin qui gardait des moutons et qui en vendait souvent… tout devrait s’arranger rapidement. Quand Mariloup voulait guérir ou aider quelqu’un, il n’y avait rien d’autre à faire que d’obtempérer.

 

Mariloup se tourna vers Maria qui commença à manger pendant que sa petite sauveresse  lui sourit:

 

« Maria… on va avoir une bergerie avec quelques moutons mais… est-ce que t’aimes les chèvres? Moi j’ai toujours rêvé d’en avoir! »

 

5 ans déjà que Maria est là et, après la construction d’une bergerie, d’une annexe pour Maria et d’une cabane habitable où dort souvent Mariloup, pas une fois encore elle n’a accepté que Sébastien s’approche trop près d’elle. Laura fait partie des quelques personnes qui peuvent lui parler mais l’homme du Château est parfois frustré de les entendre rire pendant qu’il travaille au champ. Pourtant, à travers les récits de sa femme et de sa fille, il a compris que cet être blessé avait des connaissances médicinales à base de plantes qui relevaient presque de la sorcellerie; elle avait tant à offrir à des fermiers qui devaient se colletailler sans arrêt aux forces de la nature Elle avait rapidement constitué une véritable pharmacie naturelle et sauvait régulièrement les animaux de la ferme au début de sa venue au Château, puis elle commença à guérir les petites maladies infectieuses ou grippales des enfants des travailleurs qui, bien qu’employés saisonniers, faisaient un peu parti de la grande famille des de la Brunière. On venait parfois même du hameau voisin pour la consulter et le message s’était transmis très discrètement qu’aucun homme (elle n’acceptait d’aider chez la gent masculine que les très jeunes garçons) ne pouvait l’approcher. Mariloup était tellement heureuse de l’avoir à ses côtés, tout particulièrement lors de la première venue de Luce qui, comme on le sait est arrivée en ressemblant davantage à une loque humaine avant de suivre la voie de la ressuscitation, superbe entreprise humanitairede ces deux femmes; Maria et Mariloup car, oui, pour Luce et pour un peu tout le monde, Mariloup a toujours été, même si jeune, une femme. Très jeune, elle savait ce qu’elle voulait et se comportait déjà en adulte.  Tous ceux qui les connaissent un peu les respectent mais plusieurs les qualifient à la fois d’anges et de démons.

 

Au bout de quelques jours du régime de douceur mis en place par les deux complices, Luce se sent bien auprès de ces deux femmes et accepte, un bon matin, tout naturellement, de manger un bouillon concocté par Maria qui, devinant qu’elle est enceinte, vient régulièrement lui flatter le ventre pendant son sommeil.

 

Luce rêve beaucoup durant cet épisode étrange et floue où elle frôle la mort et où pourtant grimpe en elle une forme de vie. Parfois, Luce se réveille en sursaut, totalement en sueurs et perçoit les discussions de Mariloup et de Maria qui semblent s’obstiner sur un sujet épineux. Parlent-elles d’elle, se demande Luce? De vilains maux de coeur lui font horriblement mal  et lui rappellent constamment qu’une autre vie que la sienne pousse en elle.

 

Les deux ou trois jours suivants se déroulent comme un délire où Luce n’arrive plus à se lever. Elle ne perçoit que des ombres autour d’elle et, en plus des chuchotements et des obstinations entre Maria et Mariloup, elle croit bien que son père et Laura la veille matin et soir. Ses yeux, ses oreilles, sa bouche, tout se détraque et elle quitte parfois la réalité durant plusieurs heures. À son réveil, Sébastien la tient dans ses bras et Maria qui n’a pas été aussi près d’un homme depuis fort longtemps approche un autre de ses bouillons mais Mariloup continue à s’obstiner.

 

« Non Maria, il faut arrêter ça… Maria! »

 

« Sauver bébé! » dit Maria en frottant doucement le ventre de Luce.

 

« Non Maria… arrête… il faut s’occuper de Luce! »

 

« Papa, dit soudain Luce, qu’est-ce qui se passe!? »

 

« Ma puce tu te réveilles enfin! »

 

« Papa, j’ai mal! »

 

« Luce, dit Mariloup, ton enfant… il ne vivra pas… il faut l’oublier… »

 

Puis, se tournant vers son père et sa mère et cherchant à ne pas se faire entendre de la piémontaise:   »Maria veut l’aider et veut sauver le bébé… elle cherche toujours à sauver toutes les vies mais là c’est Luce qu’il faut sauver! »

« Mariloup, j’ai mal. Maria écoutez Mariloup… Maria… écoutez là… j’ai mal j’ai mal! »

 

Maria se met aussitôt à pleurer en s’éloignant du lit de Luce suivit de Mariloup qui la rejoint et converse tendrement en piémontais avec son amie. Mariloup, 14 ans, calme les longs sanglots  d’une dame qui a trois fois son âge et, au bout de 5 minutes, Maria verse le contenu de son bol sur le sol. Elle appuie sa tête sur l’épaule de la toujours petite Mariloup et, au bout d’un très court instant où elle redevient la femme forte et décidée qu’elle est et sera toujours, elle se dirige d’un pas ferme vers son annexe, là où elle garde toutes ses plantes. Mariloup la suit du regard avec tendresse avant de revenir vers Luce qui agonise.

 

« On va aller à l’hôpital avec toi Luce! Laura, prépare-toi… je n’aime vraiment  pas c’qui se passe » dit Sébastien en faisant signe à Laura qui s’apprête à partir.

 

« Papa, les arrête Mariloup, Maria peut aider Luce maintenant. Faites-lui confiance. »

 

« Mais non, petit Loup, elle est partie! »

 

« Papa, maman, écoutez-moi, Maria a perdu toute sa famille avant de venir ici. Elle avait 4 enfants en bas âge. Depuis ce temps, au lieu de s’enfermer dans sa tristesse, elle essaie de sauver tout le monde et toutes les bêtes mais parfois elle en fait trop. Elle voulait sauver le bébé de Luce mais le bébé, il est mort déjà. »

 

Tous se tournent vers Luce qui retrouve un instant de lucidité et dit :

 

« C’est bon, c’est bon… je n’étais pas prête à avoir un enfant… plus tard plus tard… son père ne sait même pas qu’il est un père en devenir et moi je ne le veux pas comme père. »

 

« Maria a tout fait pour le sauver mais il n’y avait rien à faire ma belle Luce! »

 

Luce se met à hurler de douleur.

 

« Viens Luce, dit Sébastien, on t’emmène! »

 

Au moment où ils commencent à soulever Luce du lit, Maria sort de son antre avec des herbes, un breuvage et des couvertures dans le sbras.

 

« Papa, maman, Luce, dit Mariloup, faites confiance  à Maria, elle était médecin dans les montagnes où elle vivait… elle va aider Luce à retrouver la santé. Un bébé, elle en aura d’autres peut-être. »

 

Durant les 24 heures qui suivent, Maria ne quitte pas Luce d’une seconde et pour rassurer tout le monde, elle accepte même l’aide de Sébastien. Au bout de 48 heures, Luce reprend pied et Laura insiste pour qu’on l’emmène tout de même voir un médecin qui confirme que Luce a perdu son bébé mais que tout semble bien pour ce qui est de sa santé. Personne ne parle de Maria aux autorités; aux yeux du monde, elle n’existe pas mais elle a sauvé Luce et on la remerciera toujours pour cela. Sébastien la protégera toujours des mauvaises langues et des jalousies.

 

 

Luce reprend vie tout doucement et devient, en quelques semaines de convalescence, une petite bergère qui s’attache très rapidement aux moutons et à Martha la chèvre qui semble même insister pour que ce soit Luce qui l’aide à accoucher… d’un tout petit chevreau qu’on appela Lucien, en l’honneur de la survivante.

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

 

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