#1.8 Les retrouvailles

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.8 Les retrouvailles

 

« La jeunesse, ça s’en va! Comme un feu de joie quand c’est à la fête!

La jeunesse, ça s’en va

On sait d’où l’on vient mais on ne sait pas où l’on va! » 

 

Ces paroles tirées d’une chanson de Michel Fugain décrivent bien l’état d’esprit qui anime Luce lors de son premier retour à Montréal où à 20 ans, elle épie sa mère Huguette pendant au moins un mois sans se résigner à l’aborder. Huguette, elle, s’organise une vie sans histoire. Elle a 44 ans mais se sent comme une vieille femme de 84 ans. Sans ami, ne cherchant surtout pas à s’en faire de nouveaux, et peu fière de sa réalité quotidienne, elle ne répond pas aux courriels, aux lettres et aux téléphones de Sébastien et Laura. Mariloup lui envoie des photos de ses productions potagères et des chèvres qu’elle a commencé à élever, espérant en secret que cela ramènerait des loups dans la région. Huguette n’a pas pris connaissance des communications que son ex-famille lui envoie de façon de plus en plus espacée. Huguette ne croit plus en rien. Depuis la mort de Marcus, elle a perdu l’espoir qu’un détour de la vie lui sourirait à nouveau. Chaque seconde toutefois, elle pense à sa fille Luce et se demande ce qui a bien pu achopper pour que tant de distances se soit installées entre elles deux. Chaque jour, Huguette retourne au parc Jarry où elle amenait une petite Luce enjouée qui parlait, à deux ans déjà, à tout le monde autant qu’aux oiseaux, aux chats et aux chiens. Elle maudit le jour où elle a, dans un réflexe insensé, téléphoné à Sébastien, le père de la petite. Elle comprend maintenant que ce fut une révélation pour sa fille, une ouverture sur un autre monde mais que ce fut en même temps la fin de sa propre existence. Huguette n’arrive pas à tout comprendre et ne réalise pas que tout pourrait peut-être se réparer.

 

Elle ne se rend d’ailleurs pas compte que chaque jour, elle se retrouve si près de recommencer à zéro car sa belle Luce, dont elle n’a pas entendu parler depuis 1 ans car elle tourne autour du monde, après la trop brève intervalle  où elle est venue une seule journée assister à l’enterrement de Marcus, Luce donc, la rejoint tous les jours dans le parc.

 

Aujourd’hui par exemple, pendant qu’Huguette, comme depuis un bout de temps, n’arrive pas à avaler quoique ce soit de son lunch, Luce s’assoit sur un banc à 20 mètres de celui où est placée sa mère. Elle l’observe, la trouve amaigrie, aimerait tant lui ouvrir son coeur mais se sent tellement coupable de ne pas lui avoir donné de nouvelles pendant son long périple au bout de l’enfer d’un voyage qui l’a menée dans les bras de tant d’amants que tout s’est vidée en elle. Luce, la fleur de sa mère, la princesse absolue quand elle vivait ici, a effacé toutes ses richesses en se fondant dans les éloges et les gloires éphémères du monde virtuel. Elle a couru les fêtes, s’est fondue aux modes et, de grande prêtresse des conseils et recommandations à donner à tous et chacun, elle s’est enfoncée dans le vide profond de son être.

 

Un jour, à Brisbane, après avoir fait l’amour avec … (quel était son nom déjà? Avait-il même un nom ce jeune garçon si beau?), elle s’est mise à pleurer en plein coeur de ce grand lit blanc rempli de jouissances, au centre d’un loft bondé d’admirateurs qui l’avaient regardée toute la soirée et toute une partie de la nuit avec des yeux envieux. La musique était si forte et les discussions si syncopées que même l’alcool et lespep pillsne l’empêchèrent pas de soudain vouloir tout éteindre; les lumières, le son, les sensations sur sa peau de ces mains qui s’appropriaient au lieu de toucher, éteindre aussi la lumière reflétée dans les miroirs qui ne renvoyaient aucunes images réelles, les téléphones qui vibraient sans arrêt, les photos toutes plus belles et plus joyeuses qui allaient encore permettre à multiplier ces journées INCROYABLES! Tout éteindre… voilà ce à quoi elle se résignait… la vie aussi peut-être!

 

Cette soudaine pensée lui fit si peur qu’elle ne termina même pas le baiser passionné de son amant qui l’invitait à recommencer des ébats qui ne succédaient qu’à d’autres ébats. Elle sortit alors en catastrophe du loft et essaya pendant deux ou trois heures de réunir assez d’informations dans son cerveau pour se rappeler qui elle pourrait bien appeler. Elle avait des centaines de milliers de followers mais avait-elle une amie? Elle pensa soudain à Mariloup, à Sébastien, à Laura et à sa mère Huguette. Un an qu’elle ne leur avait plus parlé… un an que Marcus était mort et qu’elle était allée au Château, entre deux périples MAGNIFIQUES, pour tristement se rendre compte que sa vie était devenue tellement futile et irréelle qu’elle n’arriva même pas à leur parler. Elle pleura durant les 18 heures où elle alla les voir; elle prononça sûrement quelques mots diffus mais elle repartit rapidement, fuyant ce monde pour en chercher encore et encore un autre.

 

Mais là, quoique MERVEILLEUX, le monde des HOURRAS et des SOURIRES factices venait de la jeter par terre.

 

À Montréal maintenant, ayant abandonné ses lecteurs quotidiens pour un temps seulement peut-être, elle tente de se refaire une virginité d’autant plus difficile qu’elle sent qu’un enfant semble vouloir venir en elle.  Chaque jour, elle s’approche de sa mère et se convainc qu’elle va lui parler et qu’elles vont reconstruire leur complicité de la prime enfance… puis, elle recule de cent mètres et  court se chercher un travail dans un café. Sa beauté lui ouvre toujours toutes les portes et ce qu’elle demande, elle l’obtient. Mais alors pourquoi ce vide l’assaille-t-elle tant?

 

Un matin, elle se décide à appeler Mariloup, jeune adolescente qui est tellement ancrée au sol planétaire qu’elle saura peut-être faire cesser chez elle ces envolées qui la mène si haut que l’air y manque de plus en plus. Luce suffoque au point où elle n’arrive toujours pas à prononcer une parole.

 

« Allo? » répète  Mariloup pour la troisième fois puis, s’apprêtant à raccrocher, elle entend des pleurs qu’elle reconnait.

 

« Luce? C’est toi? »

 

Luce laisse libre cours à sa profonde détresse et débite pendant 5 minutes des phrases incompréhensibles entrecoupées  de sanglots profonds qui donnent l’idée à Mariloup qui sauva alors la vie de Luce.

 

« Luce… écoute-moi. Viens ici, viens au Château. »

« J’peux pas voir papa et Laura dans mon état! » réussit-elle à dire avant de plonger dans un long sanglot qui transperce l’océan et  le coeur simple et pragmatique de Mariloup.

« J’te comprends ma soeur! »

 

Cette voix si rocailleuse et si montagnarde, ce ton imbibé de calme et d’animalité naturelle impose un long silence à Luce qui se calme aussitôt. Entendre Mariloup la traiter de « soeur » la convainc de rester en vie et de voir un peu plus loin s’il n’y aurait pas quelque chose pour elle ici-bas.

 

« Luce, tu viens chez moi! » dit Mariloup qui sait percevoir chez les êtres vivants les moments importants. Les bêtes blessés, aidés de la bergère Maria qui vit dans la colline près de ses cultures maraîchères, Mariloup en a soignées plus d’une… et la mort ne lui fait pas peur. Elle sait la reconnaître maintenant et a accepté un rôle d’accompagnatrice du règne animal dans ces moments ultimes. Luce est sur le point de mourir, Mariloup l’a reconnu dans ses râles en tout point semblables à ceux d’une de ses chèvres la semaine d’avant.

 

« Luce, tu prends l’avion et tu t’en viens ici. Je ne dirai rien aux parents… prends un taxi d’Orléans, si t’as pas d’argent je vais en trouvé.

« Non ça va Mariloup! »

« Ça ne va pas Luce, crois-moi! Tu viens ici tout d’suite. »

« Il y a ma mère aussi et… »

« Il n’y a plus de mère, ni de père, ni personne Luce… tu vas mourir si tu ne fais rien… Viens, je t’attends, Papa m’a construit une cabane dans le bois… n’apporte rien, c’est urgent Luce… ma voisine va nous aider »

« Je ne sais pas… »

« Luce, je suis sérieuse! T’es ma soeur… si tu meurs vraiment comme tu es en train de le faire, je n’aurai plus de soeur… j’veux que tu meurs dans mes bras… je n’ai pas peur de ça! »

« J’arrive! »

 

Sans même retourner voir sa mère Huguette, tout aussi déprimée qu’elle,  Luce abandonne tout ce qu’elle a et prend  l’avion en première classe (de l’argent, elle en a des pochetés tellement ses blogues et représentations dans des évènements de modes lui ont rapporté de sous depuis quelques années de ce vide absolu auquel elle s’est frottée et brûlée les ailes). Le chauffeur de taxi, sous les ordres d’une Luce faussement resplendissante et apparemment très en moyen (elle lui donne trois billets de 100 euros avant même de lui dire où elle va) quitte l’aéroport du Loiret non loin d’Orléans et accepte, au bout de 40 minutes de route,  de ne pas passer trop près du Château de la Brunière et de plutôt s’engager dans une toute petite route de traverse qui sillonne entre des rangées de vignes en direction d’un tracé qui grimpe l’horizon. En haut de la colline, à une distance d’à peine 200 mètres d’une petite bergerie que l’on peut apercevoir en contrebas, le chauffeur du taxi immobilise sa voiture déjà toute salie de la terre sèche et un peu rougeâtre qui se colle aux bas des portières, saisit fortement le sac très chic auquel cette jeune femme trop maquillée s’accroche depuis tout à l’heure, le lui  arrache et lui ordonn de sortir.

 

« Quoi? » dit Luce encore sur le point de pleurer.

« J’ai compris votre manège madame. Vous n’arrêtez pas de regarder tout autour comme si on vous cherchait. Moi je ne veux rien avoir affaire avec vos crimes. Vous avez sûrement  un couteau ou un révolver là-dedans. » dit-il nerveusement, en rejoignant Luce dehors dans le champ, au milieu des vignes remplies de raisins presque mûrs  (les vendanges auront lieu dans trois semaines).

 

La peur dans les yeux et se tenant à au moins 5 ou 6 mètres d’une Luce détruite (elle n’avait pas dormi depuis trois jours au moins dans sa fuite vers le Château), il vide le contenu du grand sac chic de celle qu’il croit être une criminelle et est pris de panique quand son contenu en s’envolant à travers les plantes bondées de fruits se révèle être des milliers d’euros. Loin d’être rassuré de ne pas y trouver une arme, il se précipite vers Luce, prêt à risquer sa vie pour ne pas perdre la sienne. Il croit qu’elle cache dans sa veste une arme et que, maintenant démasquée, la voleuse va le tuer.

 

« PAS UN GESTE! » crie Mariloup, surgissant de nulle part, un fusil chargé dans les mains qu’elle pointe sur l’homme qui échappe un cri perçant annonçant la mort.

 

« TU BOUGES, T’ES MORT! »

 

L’homme et Luce éclatent alors de sanglots incontrôlables.

 

« Viens Luce, viens derrière moi! Plus personne ne te fera de mal. Moi, je savais bien que je finirais par rencontrer un loup ici. »

« Un loup? » dit l’homme en respirant si fort, certain qu’il va mourir dans moins de 2 secondes.

 » C’est elle, le petit chaperon rouge…  Tu t’approches de ma petite soeur et tu meurs! Je t’ouvr ele ventre comme dans le conte, t’as compris? »

 

Luce va ramasser deux ou trois billets de 100 euros qui virevoltent dans l’air qui soudainement tourbillonne et les lui remet en souriant tristement.

 

« Merci pour le trajet. Tenez! »

 

L’homme, le fusil toujours pointé sur son visage saisit les billets, les échappe à nouveau, ne cherche plus à les récupérer puis, sûr de mourir s’engouffre dans sa voiture   et recule à une vitesse folle, heurtant des piquets et écrasant des raisins au passage.

 

Mariloup et Luce ne le regardent même pas s’éloigner. La petite soeur maintenant devenue la grande soeur protectrice en un seul épisode de vie, l’emmitoufle dans ses bras. Luce accepte son aide réconfortante et la suit jusqu’à la petite cabane construite au milieu de quatre grands chênes, derrière la bergerie.

 

Les retrouvailles sont ensuite silencieuse pour au moins trois jours où Luce ne dit pas un mot, se contentant de dormir et de manger la soupe de Mariloup et de Maria la voisine bergère qui partage le secret de cette nouvelle arrivée.

 

À son chevet, les chuchotements des deux grandes amis amantes de la nature ne font que l’apaiser et la rassurer dans ce repos non plus éternel comme il était devenu inévitable mais réparateur et profondément soignant pour Luce.

 

C’est la première fois et non la dernière où Mariloup sauve la vie de Luce qui, pour la première fois, sent ce que peut être non plus la gloire ou l’admiration, mais la simple joie d’un regard bienveillant. Bénies soient leurs retrouvailles.

 

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

Laisser un message