#1.7 Que le vent l’emporte

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.7 Que le vent l’emporte 

 

Pendant que Mariloup, à 6 ans, entre en CP (Cours Préparatoire) à l’école Jacques-Prévert, Luce entre au Collège en sixième (du haut de ses 12 ans) au Collège St-Exupéry de St-Jean-de-Braye en France, les deux écoles étant situées non loin de leur domaine familial dit du Château de la Brunière. L’arrière-grand-père de Laura et de Marcus, Luc de la Brunière, avait hérité, de son grand-oncle Olivier, des terres et des bâtiments qui ont été acquis durant la période de restauration monarchique où les titres de duc, de marquis, de comte et de comtesse ont pu reprendre des droits beaucoup plus restreints et presque honorifiques après avoir été totalement bannis à la fin du 19e siècle lors de la période de grands changements de la révolution française. Après un sursaut monarchique  lors du Premier empire (1804-1814) qui continua à avoir des effets réparateurs sur la noblesse lors des périodes historiques appelées Restauration (1814-1830) et  Monarchie de juillet (1830-1848 avec effets politique jusqu’au Seconde empire en 1852), la noblesse a pu reprendre ses titres et, surtout pour la famille de la Brunière, garder le Château et le domaine.

 

Lors du second empire (1852-1870), les nobles ont cessé progressivement d’utiliser leurs titres mais Mariloup, poussée par Luce dans son empressement à se réapproprier le passé de sa famille d’adoption et dans la réalisation de son rêve d’habiter un château et de régner sur le monde, se fait parfois appeler la comtesse par sa grande soeur qui aurait tellement aimer avoir cette chance d’ainsi bien naître. (** voir l’arbre généalogique de la famille)

 

Mariloup, selon Luce, devient donc l’héritière légitime du titre de comtesse et surtout de la co-propriété du Château avec sa mère et son oncle seulement puisque les enfants et l’ex-femme de Marcus, dans tout le processus de divorce, avaient renoncé devant notaire à tous leurs droits ancestraux en échange de montants d’argent très substantiels.

 

Mariloup, curieusement et contrairement à sa demi-soeur Luce, n’en a rien à faire de cette noblesse et de son goût du luxe. Très très jeune, comme on le sait  si on fait référence à ses cris incessants qu’elle savait si bien extérioriser dans sa prime jeunesse et grâce à son amour des loups et de la nature, Mariloup se balade dans les champs et dans les boisés de leur propriété comme une vraie fille des bois, des ruisseaux et des champs. À 6 ans déjà, elle conduit le tracteur et participe à toutes les étapes vinicoles. Dans la tradition familiale, chaque enfant possède une part du lopin de terre. Les enfants de Marcus n’ayant plus de droits et Luce n’étant pas de la lignée familiale, Mariloup peut, théoriquement, faire fructifier une partie des terres à sa façon (Huguette n’a pas encore accepté les multiples demandes en mariage de Marcus, ce qui régulariserait leur situation et ce qui permettrait à Luce, croit celle-ci en secret, de revendiquer elle aussi un lopin de terre mais surtout, et c’est ce qui l’intéresse le plus, un titre de noblesse qu’elle voudrait bien étaler au grand jour à l’école). Selon la tradition familiale que l’on a perpétuée à travers les âges en France et particulièrement dans cette lignée familiale, le vignoble du Château  de la Brunière (appellation légale du Domaine vinicole) a presque toujours été  utilisé comme terre productrice de raisins utilisés pour la production du vin  LA CUVÉE DU LOUP. À certaines époques plus difficiles de l’histoire de France (durant les deux grandes guerres plus particulièrement), de grandes parties du terrain cultivé ont été transformées en cultures maraîchères. Les vignes ont donc, à ces endroits, été maintes fois replantés au fil des années mais, le raisin qui y est produit n’a jamais réussi à atteindre la qualité requise pour faire un grand cru.

Ainsi quand Mariloup comprit très jeune qu’elle allait être la propriétaire d’un lopin de leur grande terre et  que Laura et Marcus lui montrèrent leur partie personnelle du terrain qui portait leur nom et qu’ils lui proposèrent la partie de la vigne qui avait d’abord été destinée aux deux enfants de  Marcus, eux qui ne venaient jamais lui rendre visite et qui, selon l’acte notarié, ne possédait plus rien ici, Mariloup du haut de ses 6 ans, révéla, à la grande surprise de tous, ses intentions.

 

« Maman, oncle Marcus, Luce (bien que non-membre de la famille, Luce participait toujours aux discussions en tant qu’éternelle défenderesse de sa petite demi-soeur qu’elle protégeait contre tous les abus, surtout ceux qui n’existaient pas mais qui étaient potentiels). Je n’ai que 6 ans mais je suis prête à prendre possession de mon lopin de terre personnel. »

 

Laura et Marcus, amusés, se regardèrent et convinrent en toute complicité que la discussion pouvait s’entamer même si, habituellement, cette étape, dans la tradition plus que centenaire dans la famille de la Brunière,se faisait habituellement à 12 ans.

 

« Elle préfère ne pas attendre à 12 ans, car la vie va si vite et la Terre, pas seulement la terre du domaine de notre Château mais la Terre entière est en péril », dit Luce en prenant la parole pour la petite car elle était un peu au courant de ses intentions, croyait-elle. Elle avait intentionnellement prononcé le « nous » inclusif espérant que sa mère accepterait la demande en mariage et lui fournirait ainsi un titre glorieux.

 

Luce, à 12 ans, était la présidente de sa classe et faisait partie de plusieurs comités environnementaux qui s’inquiétaient vivement des bouleversements climatiques et des pronostics horribles qu’on semblait réserver aux espèces animales et surtout, aux humains à cause des gaz à effets de serre et de la pollution ambiante, même en régions rurales. Elle écrivait déjà une chronique  hebdomadaire dans le journal de l’école et était considérée, malgré sa première année à cette  école, comme étant une leader respectée tellement elle s’intéressait aux courants de la jeunesse mondiale (autant au niveau environnemental qu’u niveau de la quête instantanée de succès et de gloire personnel avec la montée des réseaux sociaux et de l’information instantanée).

 

Luce, aimant tant être sur le devant de la scène, embrassait toutes les causes populaires et aimait par-dessus tout être applaudie. Dernièrement, dans le département du Loiret, des citoyens ont commencé à revendiquer des changements majeurs dans l’utilisation de l’énergie. Des projets d’installation d’un parc éolien, soumis à des études poussées portant sur les impacts environnementaux futurs, se pressaient à faire partie de l’actualité. Luce, toujours à l’affut des sujets chauds et cherchant toujours à faire réagir les gens, a cherché sur internet, a lu sur ces études en cours de réalisation et a eu vent (oui, excusez le jeu de mot) de l’intérêt populaire pour cette utilisation verte de l’énergie renouvelable éolienne dans la région. Elle en a beaucoup parlé à Mariloup et, croit-elle à ce moment, l’a convaincue de mettre à profit son lopin de terre à la construction de quelques éoliennes.

 

« Il ne faut plus tarder, continue Luce, et Mariloup, en m’appuyant dans mes démarches, veut utiliser son lopin de terre pour aider la planète. Il faut commencer petit. Il faut faire quelque chose ici. Partout dans le monde les jeunes se mobilisent. Vous avez vu à Montréal? Il y avait 500, 000 personnes qui marchaient avec Greta pour le climat. »

 

« Tu as raison, continue Mariloup. Je suis jeune mais je n’ai pas de temps à perdre. Je ne veux pas attendre avant de changer quelque chose dans le monde. Vous savez comme j’aime les loups… je veux qu’ils puissent continuer à vivre en France, même s’ils n’y en a plus beaucoup… comme les autres animaux et nous aussi, je veux qu’on se nourrisse bien et qu’on respire bien… »

 

« Bravo ma petite, lui dit Laura en l’embrassant. Je trouve que tu es fantastique mais tu n’as pas à t’occuper du monde entier ni de l’utilisation du lopin de terre qui t’est attribué. Tu as 6 ans… commence par faire des choses toutes simples… nous les grands, on va faire notre part. Par exemple, tu sais que si l’on continue à purifier notre terre et à ne plus utiliser de pesticides comme on fait depuis quelques années; d’ici trois ans, notre vin pourra être certifié biologique. »

 

« Mais Mariloup, continue Luce,   veut avoir son lopin de terre dès maintenant. »

 

« Si tu veux. On y a déjà pensé Mariloup, dit Marcus, tu peux avoir les rangées de 1 à 45, du côté du troisième coteau … sur le plus haut flanc de notre terre! On va l’appeler par ton nom et quand tu voudras on va notarier cela…. ce sera vraiment à toi. »

 

« Mariloup, dit Luce, c’est une bonne nouvelle car c’est là, comme on s’en est parlées souvent, qu’on pourra installer des éoliennes. »

 

« Des éoliennes? » s’étonnent Laura et Marcus qui savent bien que Luce se laisse souvent influencer par le courant du jour.

Eux aussi ont entendu parler de la possibilité de développer l’éolien dans la région mais n’avaient pas réaliser que leurs jeunes génies pensaient à cela pour  leur terrain. Mais, comme toujours,  Mariloup ne voyait pas la vie comme tout le monde.

 

« Luce, je ne pensais pas aux éoliennes… maman, oncle Marcus, je ne pensais pas à cette partie de notre terre mais plutôt aux terres qui longent le bois… ces terres que personnes n’utilisent vraiment, où les vignes ne poussent pas bien…  celles qui sont dans la vallée de l’autre côté du coteau où il y a déjà eu des cultures … ce sont à celles-là que je veux donner mon nom. »

 

« Mais Mariloup, dit Luce, à cet endroit il n’y a pas de vent… pas de vent, pas d’éolienne… tu m’avais dit que… »

 

« Je ne veux pas installer des éoliennes! »

 

« Mais là-bas, les terres n’ont pas été cultivées depuis longtemps… » lui dit Laura, amusée tout de même des idées tellement uniques de sa toute petite boule d’énergie.

 

« Tu devrais plutôt profiter des vignes, renchérit Marcus; quand tu seras grande, tu pourras créer ton propre vin et vivre de notre production… tu seras propriétaire selon la loi »

 

« Je sais… je ne veux pas vous faire de peine à tous les trois et je sais que j’ai 6 ans et qu’on est venus vivre ici parce que je criais au loup et qu’ici je vais tellement bien et que je devrais faire comme vous me dites… mais… »

 

« Mais non, ma petite! dit tendrement Laura. Le lopin de terre que tu choisiras avec notre accord sera à toi. On t’aidera à l’exploiter comme tu le voudras… c’est la règle dans la famille! »

« Mais, tout de même,  ne vas pas trop vite, continue Marcus, on a tout le temps. Tu te décideras quand tu seras prête. »

 

« Merci, mais je suis prête… je sais que je veux devenir maraîchère. Je ne veux pas produire du raisin et du vin, ni installer des éoliennes, désolée Luce, je veux produire des légumes et les vendre dans la région. Juste à côté du bois… j’aime ça là-bas…. je vais peut-être pouvoir attirer des loups »

 

« Mais Mariloup, tu m’avais dit que les éoliennes, c’était parfait! » dit Luce très fâchée.

 

« J’aime mieux les légumes. »

 

Luce se sauve en courant devant ce qu’elle considère comme une trahison de sa petite demi-soeur.

 

 

Toute l’organisation familiale a bien ri de cet épisode précoce mais cela marqua tout de même une première division importante entre Luce et Mariloup qui ne voyaient pas les choses de la même manière. Mariloup ne dérogea jamais de son rêve et 6 ans plus tard, elle insista pour aller chez le notaire pour officiellement prendre possession de son bout de terre. Laura, Marcus et son père Sébastien l’aidèrent beaucoup à développer son projet de culture biologique en petite superficie. Elle avait la nature dans le sang. Le bonheur de vivre ici et de faire profiter la terre la calmait encore plus chaque jour. Luce, elle, n’avait pas trouvé sa place ici. Elle continuait d’écumer les réseaux sociaux en créant des blogues et devenant youtuber! L’épisode des éoliennes fut suivi de sa période musicale où la petite grange du fond de la cour servit aux trois groupes qu’elle forma et qui répétaient leur musique tout d’abord heavy métal pour le premier groupe, puis pop pour le deuxième et rap pour le troisième dans l’espoir d’un succès planétaire. Elle eut un premier copain à l’âge de 14 ans qui fut suivi du batteur du troisième groupe puis d’un comédien de la troupe de théâtre à qui elle se joignit à Orléans puis elle voulut quitter pour Paris où elle étudia à l’université en arts, en politique puis en cinéma. Toutes ces années, elle tenta par tous les moyens de convaincre sa mère de se marier pour s’intégrer à la vie rurale et acquérir un titre et une part de la terre mais Huguette n’était pas douée pour la simplicité. Elle voulait bien faire plaisir à sa fille mais la quête perpétuelle de Luce d’être en avant-plan ne lui plaisait tellement pas qu’elle essayait toujours de la ramener sur le plancher des vaches, comme on dit. Luce, même si elle avait réussi à devenir comtesse et même si elle avait pu devenir propriétaire de la colline et y installer des éoliennes ou y faire construire une immense scène pour y exposer ses multiples talents à la face du monde, rien n’y aurait suffi. La vie ici ne lui allait pas. Sa mère Huguette, enfermée dans une sorte de brume mi-heureuse, mi-endormie, ne réalisa pas le moins du monde que tout se déglinguait dans la vie de sa fille, trop occupée qu’elle était à vivre son deuil d’un enfant à dominer et à rendre pareille à elle-même, ce qu’elle avait définitivement raté avec Luce. À partir de l’épisode éolien où elle ne sentit plus sa place, Luce n’attendait que le bon moment pour partir ailleurs.

 

Quand, à l’aube de ses 17 ans, elle annonça à sa mère qu’elle partait faire le tour du monde seule, Huguette sentit que le vent qui emportait sa fille éteignait définitivement une grande partie de sa vie. Durant les deux années suivantes, loin de sa raison de vivre, elle ne résista pas à la mort de son amoureux Marcus qui périt dans un accident d’avion léger qu’il avait voulu bricoler avec Martin, son grand ami d’enfance de la ferme voisine.

 

Huguette revint au Québec et, attendant toujours des nouvelles de sa fille, elle s’enveloppa dans un mutisme étrange même si constamment, Sébastien et Laura l’invitaient à revenir vivre avec eux dans leur monde campagnard qui leur allait si bien au côté de leur grande inspiration, Mariloup, le femme qui allait mener des projets écologiques fantastiques.

 

Luce voguait au gré des conquêtes amoureuses qui avaient fait places aux conquêtes de succès planétaires. Elle ne voulait que la gloire et la trouvait dans les bras de ceux qui la dévoraient des yeux. Mais un simple souffle semblait avoir éteint la flamme vive qui l’animait tant avant ce déménagement guidé par Mariloup. Luce, au bout de deux ans de voyage et de quête d’identité, revint à Montréal, à la recherche de sa mère et du bonheur perdu. Deux solitudes qui allaient se poursuivre et se fuir comme les ombres créées par un orage toujours imminent.

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

(**)

Voici un bref tableau généalogique non-exhaustif de l’histoire de ce Château.

 

Année de naissance de la lignée des de la Brunièreen lien avec la propriété du château du même nom

2020 Mariloup de la Brunière qui se fait parfois appeler par Luce: la comtesse

1995 Laura, mère de Mariloup

1987 Marcus, oncle de Mariloup

1958 François, grand-père

1941 Luc, arrière-grand-père

1912 Alfred, arrière-arrière-grand-père

1883 Marc, père d’Alfred

1856 Alain, père de Marc et frère ainé d’Olivier

1854 Olivier, dit comte de la Brunière(voici la dernière mention du titre de noblesse dans la famille)

1835 Charles, comte et père d’Olivier et petit-fils du Duc Louis de la Brunière, contemporain de la révolution française, qui tient son titre d’avant la révolution et qui a réussi à le conserver malgré les persécutions et les exécutions lors de la période dite de la Terreur.

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