#1.6 Mariloup et Luce, reines d’un château de la Loire

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.6 Mariloup et Luce, reines d’un château de la Loire   

 

Le 20 février, le jour même des deux mois de Mariloup, Huguette, Luce, Sébastien et Laura s’envolent tous ensemble vers la France, plus particulièrement vers Paris où les attend Marcus au volant de la mini-fourgonnette familiale. Cela fait déjà un moment qu’il prépare l’arrivée d’Huguette et maintenant de toute sa nouvelle grande famille. Au domaine dit du Château de la Brunière, dans la vallée de la Loire, Marcus a multiplié les vacances auquel il avait droit au Centre Hospitalier régional d’Orléans en tant qu’urgentiste. Il a mis tous les efforts pour aménager le manoir qui a longtemps servi de dortoir aux employés occasionnels quand la famille élargie des  de la Brunière créait encore son vin artisanal. Depuis 20 ans maintenant les champs sont en friches et aucun des enfants de la famille autrefois prospère et reconnue dans le département du Loiret et dans toute dans la grande région du Centre-Val de Loire, n’a repris la production vinicole qui s’est peu à peu tarie.

 

« Mariloup, dit Luce à sa petite soeur en lui montrant le château et le manoir, grâce à toi, on va vivre dans un château. »

 

La petite sourit et réussit déjà à fixer les yeux de sa grande soeur et semble même la comprendre et réagir avec enthousiasme partagé en arborant un grand sourire que certains auraient attribué à un réflexe musculaire mais que toute la famille, y compris Marcus qui la revoit après un mois d’éloignement, attribue davantage à son incroyable précocité et son statut que vous qualifierez vous-mêmes de prophétesse si vous lisez ce récit jusqu’au bout. Il est d’ailleurs possible que les grands esprits ou à tout le moins les grandes curiosités dites naturelles se forment très tôt quand l’entourage immédiat te prête autant d’intérêt et t’intègre autant dans toutes les conversations que ce que l’on a fait vivre quotidiennement, depuis sa naissance, à la minuscule Mariloup. De loup d’ailleurs, outre le nom, elle semblait, il y a une semaine à peine avoir tous les attributs car de dents, elle avait déjà 4 et de cheveux elle en comptait par centaines, et de cris aigus par milliers. Elle hurlait comme un loup toutes les nuits depuis sa naissance et n’a jamais laissé personne dormir plus de 45 minutes depuis qu’elle a vu le jour. Tous les tests médicaux et toutes les théories sont tombés caduques et rien ne semblait expliquer cette propension aux hurlements nocturnes. D’ailleurs même si tous les membres de la famille, en entreprenant ce déménagement, ont poussé à bout l’utilisation de leurs dernières énergies, tous n’en tiennent plus rigueur à la petite hurleusemaintenant qu’elle est guérie de sa puissante maladie. Sans trop savoir pourquoi, encore la semaine dernière, elle criait la nuit. Ils ont vite conclu en essayant de contrecarrer ce trait de caractère par de multiples et prolongées tentatives cliniques, que rien n’y changerait jamais. La musique, la lumière, les contes et les lectures nocturnes, les randonnées en automobile à 3 heures du matin, les déguisements en clown, en ours ou en Darth Vader (costume de Luce lors du dernier Halloween), les sourires, les  pleurs, les co-hurlements, rien n’y fit… jusqu’à ce que Marcus envoie une série de photos du domaine de la Brunière. Huguette, les larmes aux yeux car elle s’ennuyait de son amoureux qui était retourné dans son pays depuis quelques jours, vint au deuxième étage dans la chambre de Mariloup où tout le monde était presque toujours, essayant de trouver une nouvelle recette curative, montra joyeusement à tous (à travers des pleurs inarrêtables) une série de photos magnifiques d’un château, non pas en Espagne comme le veut l’expression, mais dans la vallée des grands châteaux de la Loire. Celui de la famille de Marcus et de Laura était somme toute assez petit pour les Français habitués au faste monarchique mais immensissime pour les Québécois qui rêvaient d’un jour y séjourner.

 

Cette nuit-là où Huguette, Luce et Laura oublièrent les photos sur la table à langer non loin du lit de Mariloup, tout le monde dormit mystérieusement et profondément jusqu’au lever du soleil. Et là, la petite démone aux cris qui déchiraient toujours la nuit au point où les voisins avaient envoyé deux fois les policiers croyant à des sévices corporels sur la nouvelle-née, se réveilla comme toujours avec le sourire d’un ange. Car, faut-il le préciser ou l’aviez-vous déjà compris, la nuit, elle hurlait mais le jour, elle régnait en reine de la joie, ce qui rendait les diagnostics médicaux très  aléatoires et peu crédibles car aucun médecin et infirmière consultés ne crurent jamais à l’intensité des décibels produits par ce tout petit bout d’être humain étant donné la douceur de ses gazouillis quand le soleil, en se levant, venait faire mentir les éclopés de la petite.

 

« Maman, il faut aller vivre en France! » conclut Luce après 4 nuits d’affilée où le test ultime acheva la guérison de Mariloup.

 

Sébastien, croyant avoir enfin trouvé la cause de son sommeil réparateur pour tous, fabriqua avec Laura un petit mobile formé de photos du château de la famille de la Brunière. Incrédule, Huguette, quoique très heureuse de dormir plus d’une heure d’affilée depuis la naissance du charmant petit monstre  traita ses voisins du haut, de débiles profonds et convainquit Sébastien de constater par lui-même que la petite avait tout simplement vieilli.  Les photos du château n’avaient rien à faire dans ce miracle de guérison spontanée.

 

La nuit suivante, quand Sébastien décida d’enlever le mobile photo installé sur le haut du berceau de Mariloup et que la petite s’est remise à hurler encore plus fort qu’avant et qu’à trois heures du matin, trois policiers  constatèrent par eux-mêmes que personne ne martyrisait  la petite et que, malgré la force de ses hurlements, elle les accompagnait de sourires et de regards heureux. Elle ne criait donc pas au meurtre ni à cause d’une quelconque souffrance comme le prétendait les voisins qui ne dormaient plus depuis deux mois mais sans doute à cause de sa croyance intime et profonde qu’elle était un loup. Les policiers, sceptiques tout de même face au récit des accalmies des derniers jours, assistèrent, complètement ahuries, à la mise en place de la guérison miracle. Aussitôt les photos du château de la famille de la Brunière, mis en place, aussitôt la paix et le calme recommença à régner dans le quartier et la plainte, une fois de plus, dû rester lettre morte.

 

C’est donc le lendemain de ce nouveau miracle que la décision fut prise par Laura et Sébastien d’aller en visite en France, voir de plus près ce château guérisseur. Huguette, intense et souffrante dans son amour à distance, convainquit alors tout le monde de la famille de tenter le tout pour le tout et de déménager directement au château.  Marcus fut tout de suite emballé par l’idée et Laura jubilait à l’idée de retourner dans son pays, d’y élever sa fille et d’y intégrer son mari. Ne restait qu’à savoir comment tout ce beau monde pourrait désormais vivre et l’idée de relancer le vignoble et de recommencer à produire le vin artisanal de la famille plut à tout le monde. Le clin d’oeil du destin fut total quand Marcus rappela à Laura, qui avait oublié ou n’avait peut-être jamais su par manque d’intérêt à l’époque, que le nom du vin le plus populaire que sa famille produisait jadis  (relativisons ici car de populaire ce vin ne l’était que dans la commune des ancêtres de la Brunière), ce vin donc s’appelait et s’appellera sûrement encore : LA CUVÉE DU LOUP.

 

Mariloup a 3 ans maintenant et pas une nuit depuis qu’elle vit en France sur ce magnifique domaine, n’a-t-elle repris ses hurlements infinis. À l’endos des dizaines de milliers de bouteilles de LA CUVÉE DU LOUP que la famille a recommencé à produire, trône toutefois la magnifique photo de Mariloup habillée en loup  et de Luce déguisée en Petit chaperon rouge. Seul un malheur pourrait chambouler ces destins désormais admirablement unis et grandement prospères.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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