#1.5 Le petit chaperon rouge

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.5 Le petit chaperon rouge

 

À la maison de la drôle de famille, depuis deux semaines, tout est sans dessus-dessous. Laura continue de coudre la vingtaine de costumes qui serviront à toute la classe de 1ère année de Luce. Les élèves joueront devant une centaine de parents et amis, lors de la fête de noël de l’école, une pièce de théâtre inspirée de plusieurs contes enfantins que Madame Langlois a réuni pour créer une présentation théâtrale qui devait au début être très simple (sans costumes, sans décors et sans musique avait-elle rassuré les parents, à la première réunion de l’année, alors qu’ils s’inquiétaient de la trop grande somme de travail que cela allait demander à certains).

 

Huguette et Sébastien, voyant que Luce allait interpréter le rôle de la présentatrice et de la narratrice durant deux ou trois petites scénettes puis, celui du chaperon rouge, ont convaincu bien du monde de mettre la main à la pâte pour créer un moment inoubliable. Le spectacle simple du début est devenu une comédie musicale digne de Broadway. Il y avait plusieurs costumes pour chaque élève, deux changements de décor, trois parents musiciens, une chorale des jeunes, des « cues » d’éclairage et toute une équipe de techniciens et de régisseurs pour permettre à ces petits de jouer une ou deux répliques devant un public vendu d’avance. Pour financer le tout, car de nombreuses dépenses venaient de se rajouter au budget zéro prévu en début d’année, Louis, un parent homme d’affaire, a mis en place un kiosque de vente de produits locaux qu’on allait vendre avant les 3 représentations maintenant devenues nécessaires à la rentabilisation du projet. Les surplus permettraient aussi de payer les cadeaux de noël destinés aux jeunes; présents qu’on leur remettrait en surprise à la fin de la dernière représentation le 19 décembre. Bref, les parents, inspirés par l’enthousiasme des géniteurs de Luce avaient vu beaucoup trop grand et le train du showbusinessa failli dérailler 5 ou 6 fois tellement tout cela était irréaliste de soumettre des jeunes de 6 et 7 ans à une telle pression. D’ailleurs, les problèmes s’accumulaient; du retard des costumes, au danger que les décors s’écroulent, jusqu’à l’épidémie de grippe qui faillit mettre KO trois des acteurs principaux, toute l’horloge bien réglée une semaine auparavant se détraquait au fur et à mesure que l’heure de la première représentation approchait. Mais, comme toujours, dans le merveilleux domaine du spectacle, tout rentra dans l’ordre et les deux premières représentations, aux yeux des parents et amis spectateurs, furent d’une grande qualité artistique même si le loup s’est endormi avant sa dernière réplique et que la belle au bois dormant avait trop peur de garder les yeux fermés et ne pouvait supporter de rester couchée plus de 15 secondes d’affilées.

 

C’est donc ainsi, qu’à défaut de moments d’émotions réels, plusieurs des petites scénettes provoquèrent des rires sincères et franchement très appréciés des jeunes acteurs qui n’en demandaient pas tant. La queue d’un lion servant soudain de mouchoir à deux enfants malades fut même responsable d’une ovation debout quand le lion échangea un rouleau de papier de toilette qu’il avait pris on ne sait où à condition qu’on lui redonne sa queue qu’il essaya maladroitement de fixer à son costume pour le reste de la représentation. Il créa un numéro comique indescriptible où le running gag de la queue  qui se retrouve partout où elle ne devait pas être finit par plaire tellement à tous que la metteur en scène (Mme Langlois) essaya d’expliquer au jeune comédien qu’il devait refaire la même chose lors de la troisième représentation après tant de succès à la deuxième; ce qui provoqua chez lui une crise de larmes qui obligea tout le monde à oublier un succès assuré. Mais les erreurs, les chutes, les regards et même les déplacements des comédiens en direction du public permirent à chaque représentation de débloquer les rires attendus qui se tenaient déjà aisément sur le bout des lèvres de ce public en délire.

 

Laura, enceinte jusqu’aux oreilles, eut à coudre et à recoudre les costumes qui se déchiraient, se perdaient ou se salissaient à une vitesse folle jusqu’à la dernière minute. Elle était au bout du rouleau mais, inconscient, tout le monde ne voulait que permettre à ces jeunes de vivre un spectacle hors de l’ordinaire, ce qui fut fait.

 

Cette semaine de branlebas de combat aurait pu assurer une légère accalmie aux tensions qui devenaient de plus en plus fortes entre ceux du deuxième et ceux du premier dans le duplex d’Huguette et, ce qui devait calmer ses réactions démesurées ne fit qu’exacerber la situation déjà un peu tendue.  Les représentations avaient lieu le mercredi, le jeudi et le vendredi. À compter du lundi, il y avait les générales et tout le monde était très occupé. Pourtant et de manière inconsidérée, c’est durant cette semaine que Laura reçu la visite de son frère Marcus. Elle avait invité son frère célibataire dans l’espoir qu’Huguette changerait d’attitude générale si elle rencontrait l’amour et Sébastien avait aussi eu l’impression qu’ils pourraient se plaire, ces deux êtres, à l’opposé certes l’un de l’autre sur certains points, mais tout de même compatibles, jugèrent les futurs parents en espérant que Marcus et Huguette s’entendraient et permettraient ainsi de laisser la maisonnée  respirer un peu plus calmement.

 

Huguette, productrice désignée du spectacle triplement amateur, organisait tout au quart de tour comme si sa vie en dépendait alors que les parents bénévoles se succédaient à l’habillement, à l’emballage des cadeaux surprises et au lancement des fleurs à la fin de chaque présentation. Marcus, médecin urgentiste dans une petite ville de France, ne fut pas offusqué du tout de ne recevoir aucune attention lors de sa journée d’arrivée. Le tourbillon ambiant eut même l’heur de lui plaire et, au lieu de chercher à plaire à Huguette, qui ne lui offrit même pas un bonjour tellement elle avait vu l’énormité des intentions de ses co-locs, il décida plutôt de participer à la folie ambiante. Ayant déjà fait du théâtre amateur, il s’offrit tout naturellement de devenir souffleur. Au lieu de profiter de sa première visite au Canada pour visiter le Vieux-Montréal, aller faire de la motoneige ou du traineau à chien dans les Laurentides, ou de visiter les cafés ou les restos chics de la belle ville, il accepta de bon gré de s’enfermer dans les coulisses sombres avec un texte entre les mains dans l’espoir de pouvoir aider ces jeunes qui ne savaient pas leur texte et qui changeaient les répliques sans, parfois, se soucier de sa précieuse présence qui, par ailleurs, en aidait beaucoup. Marcus ne s’était pas autant amusé depuis longtemps. Fraichement divorcé, il n’avait pas beaucoup eu le temps de rire avec le travail, les crises de nerfs de sa femme et les folles discussions entourant la garde des enfants et la séparation des nombreux biens qu’ils avaient. Ici, rien d’autre à faire que d’assister, impuissant, à ce ballet de l’improvisation pour tenter de mener à la fin chaque représentation.

 

Marcus n’avait absolument pas compris que sa soeur voulait le jeter dans les bras d’Huguette. Heureusement, car ses premières impressions furent très négatives face à cette femme hargneuse et très déplaisante qui ne pensait qu’à Luce et à ce spectacle haut en couleur certes mais totalement dénué d’intérêt pour un étranger qui ne connaissait personne ici. Au milieu de tout ce fourmillement indescriptible où le fouillis était total, Luce, présentatrice hors pair, demeurait calme et souriante, trônant sur l’évènement comme si elle avait fait cela toute sa vie. Le clou du spectacle était sa prestation époustouflante du petit chaperon rouge qui, chaque fois, devait dire à la fois les répliques de son personnage et celles du loup qui, lors de la première représentation, s’était endormi avant de rester planté là, la gueule ouverte, sans dire un mot  lors des deux dernières représentations. Luce eut, chaque fois, une réaction géniale: elle se déplaçait d’un côté à l’autre de la scène et jouait les deux personnages… attendant toujours quelques secondes pour permettre à Marcus de lui souffler son texte. Leur complicité grandit à chaque représentation et Luce demanda même à partager les applaudissements de la foule en délire en obligeant Marcus à venir aussi saluer avec elle, texte à la main. Le petit qui interprétait le loup ne comprit rien à ce qui se passa mais il fut très fier de saluer quand le public lui fit aussi, une ovation debout. Luce lui laissait tout le devant de la scène mais elle savait bien que tout ceci était pour elle… et pour Marcus qu’elle appréciait beaucoup pour sa discrétion et son aide parfaite.  Quelle semaine géniale… à tout point de vue; Huguette, ayant bien vu la grandeur d’âme de ce Français qu’elle avait d’abord jugé insignifiant, se décida à lui sourire et, de concert avec Luce, l’invita à partager leur repas à la maison quand tous les décors furent emballés, les cadeaux pour chaque enfant déballés, les rideaux pliés, les costumes redonnés en cadeau aux enfants et l’école fermée pour deux semaines et demi.

 

Laura et Sébastien regardaient tout cela avec amusement, fiers que leur plan semblait fonctionner. Il fonctionna d’ailleurs tellement bien qu’ils virent Luce arriver, portant à la main, un dessert à partager avec eux.

 

« Maman m’a dit que je dormais chez vous ce soir! » dit Luce, tout sourire.

 

Sébastien et Laura comprirent que, peut-être, le visage maussade perpétuel d’Huguette allait changer grâce à la France ou, à tout le moins, grâce à un français.

 

Luce rejoua la scène du loup et du chaperon rouge pendant au moins deux heures puis elle s’endormit dans les bras de Laura qui sentait bien dans son ventre grouillant qu’un autre spectacle allait bientôt commencer.  Elle fit un clin d’oeil à son mari qui comprit que sa vie changerait du tout au tout très bientôt. Après une heure de contractions, tout se calma et ils se couchèrent avec, dans leurs bras, le petit chaperon rouge. Leurs rêves furent remplis de loups qui hurlaient de joie et d’enfants qui naissaient.  Au petit matin, tout ce beau monde, Huguette et Marcus aussi, yeux dans les yeux et bras-dessus bras-dessous, se dirigèrent tout naturellement vers l’hôpital où bientôt naitrait Mariève qu’on décida d’appeler, en l’honneur des circonstances, Mariloup.

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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