#1.4 Un soir sur deux

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.4 Un soir sur deux

 

 

Un soir, un peu de sable entra dans l’engrenage; Luce décida qu’un soir sur deux, elle dormirait en haut dans la chambre de sa future petite soeur (même si l’échographie n’avait pas révélé le sexe de l’enfant à venir, Luce était catégorique; elle aurait une petite soeur qui s’appelle déjà Mariève, répétait-elle). Les nuits où Luce commença ses premières escapades vers le deuxième étage, Huguette devenait nerveuse à compter du souper déjà… elle changeait alors la routine de sa fille. Les jours de semaine, après le souper, au lieu de trainer presque de force sa Luce adorée vers le bain (car la petite si énergique comme on sait, voulait toujours faire trois fois le lavage de sa vaisselle ou jouer aux cartes avec une poupée pour étirer le temps), Huguette ouvrait la télé et décrétait unilatéralement qu’elles avaient droit à un film. Luce, au début de ces écarts inhabituels de sa mère, croyait que la grâce était tombée sur le cerveau de sa maman si rigide d’habitude et elle en profitait royalement, exigeant que le popcorn et le verre de limonade soient aussi de la partie que ce soit un mardi soir ou un samedi. Puis, rapidement, tout le monde de la maisonnée commença à comprendre le manège de la mère pour éviter le plus longtemps possible le sevrage de la présence de son enfant-monarque à ses côtés 24 heures sur 24. Sébastien, à la fois rempli de compréhension envers son ex et à la fois sensible aux besoins naturels de Luce de ne pas se coucher trop tard, introduisit un cérémonial de passage du premier vers le deuxième. Luce, à 18h55 précise était invitée à traverser un rideau rouge percé d’un trou invisible (en réalité le trou était caché au milieu des roses brodées une à une par Laura sur le rideau) à travers lequel passage magique Luce décréta  qu’un soir sur deux elle devait le franchir avant 19h sinon elle tomberait dans un mutisme infini.

 

« Papa, dit-elle en faisant un clin d’oeil à son père, à Laura et à Mariève qui ne respirait toujours pas, encore bien protégée sous la peau de plus en plus gonflée du ventre de la si belle belle-mère. Il parait que si un soir je manque le passage secret avant 19h, le bonhomme sept heures me mangera la langue et que je ne pourrai plus jamais parler. »

 

Les paroles de la petite furent volontairement prononcées assez fortement pour qu’Huguette les entende. Comme il fallait bien s’y attendre, Luce avait misé juste. Ce soir-là; elle jouait le tout pour le tout. Soit sa mère continuait à tout décider de sa vie pour toujours jusque dans les moindres détails, soit elle tremblerait et une faille s’installerait  dans son plan machiavélique d’un trop grand amour à la saveur de la mère dans L’Arrache-coeur de Boris Vian. Huguette allongea à outrance le souper, marcha très lentement vers la salle de bain pour faire couler l’eau parfumée à la lavande (odeur préférée de sa jeune fille de 6 ans), puis décréta que, ce soir,  Luce aurait droit à un dessert glacé.

 

« Mais maman, il est déjà 6h45″

« Luce, dit Huguette sur un ton ferme et ne souffrant d’aucune réponse, ce soir TU AURAS UNE CRÈME-GLACÉE! »

 

Luce ouvrit la bouche mais la grande intelligence dont elle avait hérité de sa mère et des grands-parents de celle-ci dont on reparlera peut-être mais soulignons seulement qu’ils avaient tous les deux été artistes et poètes, inspira dès lors à Luce de commencer à se taire avant même que sonne le glas de son mutisme éternel.

 

Sébastien, voyant l’heure avancer, ne se formalisa pas trop du fait que Luce n’avait pas donné signe de vie depuis une demi-heure au moins (habituellement, même du deuxième étage, dans le salon ou la cuisine, ou la grande chambre ou la future chambre du bébé à venir, on entendait constamment l’écho de cette voix unique qui faisait craquer les coeurs de la maisonnée). Sébastien et bientôt Laura, installés derrière le rideau rouge peint de coeurs qui n’était installé que depuis 4 jours, sentirent bien que quelque chose de fondamental et vital se passait à l’instant présent. La vie est remplie de ces toutes petites touches de couleurs vives qui viennent modifier le cours des évènements et rétablir les rapides du courant qui mènent à la liberté humaine. Souvent, très souvent, presque toujours en fait, les humains font des détours pour ne pas voir ces portes ouvertes sur la vie réelle et fuient, par peur ou lâcheté, les gouttes d’eau qui s’unissent pour former des torrents d’idées neuves et régénérantes.

 

Sébastien avait bien fait sa part et, sa femme aussi, en créant et en installant une source pure en ce rideau enfantin créant un passage heureux et libérateur mais il ne voulait pas se mêler davantage de ce qui se jouait dans sa vie depuis le retour d’Huguette dans son monde. Il préférait laisser libre cours à Luce et de l’accompagner dans ses aventures quotidiennes et créatrices. Là, tout de suite, à  quelques centimètres, un chapitre déterminant de la nature humaine s’écrivait entre  une mère et sa fille. Luce se taisait, sachant bien que sa mère accélérait les tics tacs pour défaire peut-être à jamais la magie de l’enfance matérialisée par ce rideau. Elle avait cette intelligence cette petite génie; si petite, si princesse, si dictatrice et si sage dans ses choix indéfectibles; valait mieux se taire et agir.

 

Huguette, à 6h58, se mit à chanter, elle qui n’aimait pas la musique. Elle remplissait tous les horizons sonores de vibrations d’éteignoir. Luce sortit du bain, laissa retomber par terre, sans s’en soucier, la serviette que sa mère lui mit sur les épaules.

 

« Luce, tu mouilles le plancher! »

Luce traversa le corridor et se dirigea vers le passage secret; vers le monde du deuxième étage dont elle voulait tâter une journée sur deux.

 

Sa mère monologua en montant progressivement le ton:

 

« Luce, tu te retournes et tu viens t’essuyer tout de suite. LUCE TU TE RETOURNES, JE SUIS TA MÈRE ET JE TE PARLE. LUCE, PAS QUESTION QUE TES PETITES RÈGLES D’ENFANT GÂTÉ, DES HISTOIRES DE TON PÈRE ou DU BONHOMME SEPT HEURES VIENNENT RÉGLER NOTRE VIE! LUCE!!! »

 

Le nom de leur fille résonna si fort aux oreilles d’Huguette et de Sébastien qu’un silence coloré de malaises s’installa dans la maison. Laura remonta quelques marches, sentant bien que cela ne la concernait que très peu. Sébastien pensa défaire cette petite installation rigolotte,  ce rideau fleuri qui, clairement, faisait maintenant office de mise au point entre tout ce beau monde.  Huguette se précipita et, au moment où l’horloge que ses grands-parents lui avaient donnée sonna sept heures, elle bloqua le passage vers le deuxième étage, s’appuyant tout doucement  et, respectueusement, pourrions-nous dire, sur le velours brodé.

 

« Luce, commença-t-elle très doucement, ma petite, j’ai voulu que ton père vienne vivre ici parce que je pense que tu as le droit de le connaître mais là, c’est tout, tu le connais et… toutes vos folies, vos rires, votre bonheur et votre beauté à toi et à Laura, continua-t-elle étrangement avec tendresse, vous allez les vivre le jour, les fins de semaine, de temps en temps, selon un horaire précis mais pas comme ça, tu m’entends? »

 

Huguette arracha le rideau rouge de ses gonds, dégageant ainsi le visage stupéfait de son ex-amoureux, essuya Luce des roses qui burent une à une les gouttes d’eau qui dégoulinaient encore du tout petit corps blanc de Luce la princesse. Puis, pudique et aimante autant qu’incapable de comprendre la simplicité de la situation, elle  l’engouffra et l’emprisonna dans l’étoffe. Alors, fortement, elle grimpa le paquet sur son épaule et alla coucher Luce dans son propre lit, alors que jamais la petite ne dormait avec elle.

 

Luce, devant cette crise hors de proportion, savait qu’elle venait de gagner son combat vers une certaine forme de liberté toute simple. Aussi, pendant 24 heures bien comptées, elle fit la grève de la parole et de toute forme d’expressivité. À 18h55 le lendemain soir, Huguette craqua, réinstalla le bout de tissu et participa activement au cérémonial de passage entre le premier et le deuxième étage.  À partir de ce moment, plus rien ne fut jamais pareil. Luce avait deux vies et Huguette se savait évincé autant de l’une que de l’autre. Chez ses co-locs du haut, elle ne savait plus rien. Chez elle, Luce devenait, à ses yeux de mère maladive, de plus en plus incompréhensible et bourrée de secrets. Pourtant Luce aimait tant sa mère et lui disait  tout, sinon presque tout. Et tout le drame, chez Huguette, résidait dans ce mot PRESQUE  qui la faisait mourir à petit feu. Et Luce n’avait que 6 ans. Ce pourrait être long, très long comme sentiment de pertes perpétuelles.

 

 

Les soirs où Luce passait de l’autre côté de sa vie, Huguette essayait bien de dormir mais elle se levait constamment, mettait de la musique, très basse au début, puis plus forte. Elle écoutait aussi la télé. Luce dormait comme le petit bébé qu’elle était encore et Laura dormait comme deux, ce qu’elle était presque déjà. Mais Sébastien n’arrivait plus à fermer l’oeil; il sentait bien que tout ce que faisait Huguette était dirigé vers lui; vers sa trop grande proximité avec la mère de son enfant.

 

Ce premier grand orage qui permit à Luce de vivre en garde partagée se conclut par des coups de marteaux à 3h du matin. Sébastien, voulant dormir et cesser d’entendre jusqu’aux respirations d’Huguette, installa une porte en haut de l’escalier.

 

Pendant les 7 nuits des 14 suivantes, lorsque Luce avait franchi la frontière de son monde, Huguette dormit recroquevillée dans l’escalier  en colimaçon. Sébastien et Laura, craignant le pire, fomentèrent un plan machiavélique; Laura invita son frère célibataire à venir passer une semaine à la maison. L’amour, peut-être, viendrait rétablir un peu d’équilibre chez elle? Mais Luce en avait décidé autrement.

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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