#1.3 L’enfer

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.3 L’enfer

 

Le couperet vient de tomber; tout doit être mis en oeuvre pour préparer impeccablement la rentrée scolaire de Luce.

 

« Je commence ma première année papa; toi et maman vous devez m’acheter ces deux cahiers rouges. »

 

« Mais oui, mais oui chérie… Laura, demain quand tu iras au marché, la librairie sera ouverte; tu les achèteras » dit Sébastien en entrainant sa femme enceinte de 5 mois et sa fille vers la voiture garée sur St-Paul près de St-Laurent dans le Vieux-Montréal, là où ils sont allés se balader par un beau dimanche après-midi de la fin du mois d’août.

 

 

« Il n’en est pas question» explose Luce, vraiment fâchée.

« Laisse Luce, ce sera parfait »

 

« Laura, laisse-moi faire… j’ai 6 ans… tu en as 22, mais je vois c’qui s’passe mieux que toi. Je t’en ai parlé hier soir… je te l’ai dit qu’ils devaient faire plus attention à ma p’tite soeur! » dit-elle en embrassant le tout petit ventre gonflé de la si belle Laura.

 

« Luce,  elle n’est pas malade ou paraplégique ou cancéreuse en phase terminale, elle est enceinte » dit Sébastien en s’agenouillant et en embrassant  aussi le ventre de Laura devant des dizaines de passants et de touristes qui s’amusent en voyant cette belle scène.

 

Luce repousse un peu son père:

 

« Papa, tu l’embrasses toujours trop fort! »

 

Sébastien rigole, saisit fermement Luce par les bras, la lance dans les airs comme un ballon, puis la rattrape et l’embrasse partout sur les joues jusqu’à ce que sa fille rit à ne plus pouvoir s’arrêter… malgré l’enfer de cette dictatrice de 5 ans et trois quarts, il vit le bonheur!

 

Il y a de cela 6 mois à peine, il n’avait pas d’enfant et voilà qu’il en aura bientôt deux et qu’il a deux femmes adultes qui le talonnent chacune à leur manière. Huguette est folle à liée et Laura, sous le joug et le charme de la petite Luce, exige, un peu malgré elle, d’être traitée comme une reine à qui on doit toutes les attentions. Selon Luce, une femme enceinte ne doit pas faire à manger, se coucher trop tard, se lever trop tôt ou recevoir trop de baisers de son amoureux. De plus, celui-ci, et personne d’autre, doit lui faire des massages, lui apporter une fleur par jour, lui chanter des chansons douces plusieurs fois par jour et répondre à toutes ses demandes. Sébastien sait bien que Laura n’a pas beaucoup d’exigences; pour elle la vie est si simple mais sa petite Luce est devenue une mégère qui entre de force toutes sortes de pensées dans cette magnifique tête. Le soir, au lit, quand Luce les quitte pour descendre l’escalier intérieure afin d’aller se coucher dans l’appartement de sa mère où se trouve son lit, Laura en profite pour s’excuser auprès de son adorable mari.

 

« Sébastien, tu n’es pas obligé de tout faire ce que Luce te dit de faire pour moi. Tu es déjà tellement merveilleux. J’t'adore. T’as vu  tes mains? … je t’aime »

 

Laura s’approche de son mari pour l’embrasser mais Sébastien recule en rigolant:

 

« Oh oh oh… attention à ta peau, à tes lèvres… repos repos repos… ce soir pas de bisous… La reine a donné ses ordres! »

 

« J’t'adore… » dit Laura en coinçant son amoureux au bout du lit et en l’embrassant passionnément.

 

« C’est vrai que je suis beau hein? » dit Sébastien en rigolant

« Oui et tu as tellement une belle voix… sauf quand tu chantes! »

« Ah c’est pas de ma faure… Luce  exige (Sébastien chante ses prochains mots en improvisant un air qui fausse et ne rime à rien) que chaque soir… quand il fait un peu noir… je te chante des mots d’espoirs…

 

« Non s’il-te-plait, s’il-te-plait »

« Je t’aime tant, ma merveilleuse orang-outang

Ma guenon, mon p’tit cochon

Ma tourterelle, j’aime quand tu laves la vaisselle » continue-t-il à chanter en faussant délibérément.

 

Laura le lance en bas du lit et lui met la main sur la bouche.

 

« Chéri, une chose est certaine, si tu continues à chanter comme ça près de mon ventre, on n’aura sûrement pas une musicienne dans la famille! »

 

« Laura? Sébastien? Ça va? » dit Huguette en cognant à la porte de leur chambre.

 

« Oui Huguette, tout est ok et n’entre surtout pas. On fait l’amour là! Ça te dérange? » crie presque Sébastien un peu exaspéré  de cette proximité qui n’arrête pas de se préciser dans leur quotidien.

 

« Non non… j’croyais que… j’vous laisse… désolée »

 

Sébastien dit à Laura de se taire et, sans faire de bruit, il s’approche de la porte… reste-là sans bouger puis ouvre la porte d’un geste vif et se retrouve face à l’intruse.

 

« Ça va Huguette? »

« Non… euh oui… je vais fermer la cloison… en bas de l’escalier… »

« Bonne idée, comme ça tu n’entendras pas… nos… »

« Vos? » demande Huguette.

« Nos ébats sexuels comme dans … couple… seuls, qui font l’amour… tu comprends? ».  dit Sébastien, frondeur.

 

Ils sont à quelques centimètres l’un de l’autre et ils ne bougent pas, les yeux dans les yeux. Laura se glisse entre les deux, brise le silence en riant et ferme la porte au nez d’Huguette en lui disant:

 

« Bonne nuit! »

 

De derrière la porte, on entend Huguette qui dit : « Sébastien… »

« QUOI? »

« Demain matin, j’aimerais qu’on aille reconduire Luce tous les deux pour sa première journée d’école. »

« Et Laura? » s’insurge Sébastien.

 

Long silence d’Huguette.

 

« Non non c’est bon, dit Laura,  j’irai acheter les cahiers rouges pour Luce à la librairie… je sais qu’elle ne veut pas que ce soit moi qui y aille mais c’est bon de marcher…. ma sage-femme nous l’a dit. »

« À 6h30, on part! » dit Huguette sans s’éloigner.

« Bonne nuit! » disent Laura et Sébastien, la tête collée sur la porte en entendant enfin Huguette descendre les escaliers puis bouger une cloison de bois qui ferme l’accès au deuxième étage et à l’appartement des jeunes tourtereaux.

 

Laura et Sébastien s’embrassent passionnément en roulant sur le lit. Laura lui glisse à l’oreille:

 

« C’était comment avec ton ex? »

« L’enfer! » tente Sébastien de clore la discussion en recommençant à l’embrasser.

Laura rit aux éclats, pendant que Sébastien cherche à l’embrasser.

« Quoi? » dit-il en riant

« L’enfer dans la vie de tous les jours ça je te crois! Parfois elle est tellement contrôlante! dit-elle en riant… puis elle s’arrête brusquement de rire et demande : Mais au lit? C’était l’enfer aussi? »

« Oui, OH OUI! EN FAIT, C’ÉTAUT Une bête, j’en rêve encore toujours… même que très souvent j’hésite avant de prononcer ton nom dans les moments ultimes… j’ai trop peur de me tromper et de t’appeler HUGUETTE! »

« T’es con des fois! » dit Laura en l’embrassant et  en riant aux éclats en même temps.

 

La semaine qui suit annonce le régime militaire qui s’est installé dans la grande maison et qui ne laisse que très peu de possibilités à la fermeture de la cloison. Huguette a décidé de peindre le grand mur qui fait face à la base de l’escalier en colimaçon en une peinture tableau noir sur laquelle on peut écrire à la craie comme dans les café-bistrot. Chaque jour, l’horaire d’accompagnement de Luce est décrit à la minute près.

6h30: réveil (Je serai partie déjà mais j’aurai fait le café…)

 

Puis, écrit en tout petit, on peut lire sur le mur: N‘oublie pas d’éteindre la cafetière avant de partir

6h40 : déjeuner avec papa et Laura (pas de pain blanc ni de confiture de fraise… insistez sur ce point)

Luce, qui savait déjà lire et écrire, s’était levée dans la nuit et avait rajouté en grosses lettres : C’EST BON LA CONFITURE DE FRAISE, PAPA! ET C’EST BON POUR LES BÉBÉS, LAURA!

7h : Brossage de dents

7h05 : Brosse à cheveux (demande à Laura, la p’tite préfère quand c’est elle qui la peigne)

7h15 : Escorte jusqu’à l’arrêt d’autobus (Ne l’embrasse pas trop devant ses amies, ça la dérange)

7h35 Peux-tu passer devant l’école quand tu te rends au travail pour être bien certain que l’autobus s’est rendue?

7h40 : Appelle-moi, je serai en route vers Québec.

8h à 11h30 : libre

11h30 : Laura, je sais que tu vas prendre ta marche avec la sage-femme…. pouvez-vous passer devant l’école; elle adore quand tu la salues… elle dîne encore dehors ces temps-ci.

 

Le mur entier est rempli de notes. Tout est superbement calligraphié. On pourrait croire qu’il s’agit d’une tapisserie ou que tout cela est une blague, mais non, chaque jour Laura, Sébastien, et Luce lisent et relisent un programme d’enfer. Mais tous obéisent aux ordres d’Huguette parce cet enfer est rempli de bonheur et de rires continuels.

 

Comment expliquer que ces quatre et bientôt cinq êtres si différents qui pourraient s’arracher les cheveux deux à deux ou trois à trois, s’entendent si bien ensemble? Étrangeté du destin… tout sépare ces deux familles pourtant la paix règne dans l’enfer. Le secret? LUCE!!!! Suffit de se centrer sur elle et tous deviennent des collaborateurs hors pair.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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