#1.2 Co-locs

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.2 Co-locs

 

Comment les choses peuvent-elles ainsi s’accélérer à ce point? se demande Sébastien, à quelques minutes de cette toute simple mais très émouvante cérémonie de mariage. Huguette s’est proposée de tout organiser. À sa grande surprise, après deux immenses crises de larmes de Laura quand Sébastien lui a appris les mensonges qu’il lui avait contés sur son passé, elle avait retrouvé toute sa joie. Et de la joie, Laura en a à revendre.   Sébastien et Huguette n’en reviennent d’ailleurs tout simplement pas de voir leur petite Luce partager autant ce trait de caractère avec sa nouvelle grande amie, belle-mère de surcroit.

 

À la deuxième crise de larmes de Laura, frôlant l’hystérie, Sébastien, ne pouvant plus calmer sa douce et promise s’est résigné à demander l’aide d’Huguette pour  qu’elle lui explique définitivement que toute cette machination reliée à l’existence de cette petite perle dorée était vraiment de son cru. Pendant que Laura continue à pleurer, il appelle discrètement son ex.

 

« Ça fait deux jours que Laura pleure, Huguette. Je sais que tu ne voulais rien me dire, je sais que tu sais que je ne savais rien de toute cette histoire mais elle se concentre sur le fait que je lui ai menti concernant ton existence et ma visite chez vous la semaine passée lors de l’anniversaire de notre bijou. »

 

« Merci papa! » relate Luce car, comme il le réalisera par la suite, Luce s’occupe de tout, se mêle de tout et écoute ou lit toujours les conversations téléphoniques, courriels, ou autres communications des adultes de tout acabit. Sa mère, son père, sa belle-mère, les étrangers dans le métro, les voisins qui se chamaillent… Luce entend tout et se sent interpelée par tout. Rien ne lui échappe et rien ne mérite son indifférence, mot dont elle ne connait pas la définition.

 

« Luce, réplique alors Sébastien, je parle avec ta mère au téléphone dans une conversation privée et j’aimerais que tu nous laisses régler cela entre adultes »

 

« Papa, réplique Luce, tu es mieux de tout de suite t’habituer. Tu peux rien me cacher et tu vas jamais réussir à me cacher quelque chose alors laisse-nous tout arranger papa. Moi je l’aime bien ta Laura! »

« Tu ne la connais même pas! »

« Tu l’aimes papa? »

« Oui! »

« Maman m’a dit qu’elle t’a dit oui pour votre mariage? »

« Oui, oui! »

« Alors je l’aime et je vais aller la calmer, moi! On arrive! »

 

Luce laisse Huguette et Sébastien discuter encore un peu au téléphone pendant qu’elle va chercher les clés de la voiture et le sac à main de sa mère.

 

Puis, à peine 15 minutes plus tard, Luce entre chez son père, va directement vers Laura qui s’était refait une beauté et ne semblait surtout pas avoir pleuré tellement elle est toujours resplendissante. Et, mystère insondable, leur grande amitié s’est installée là, simplement et  instantanément.

 

Jamais Luce ne lui a parlé de sa tristesse, des mensonges que son futur mari lui avait contés ou des regards intensément passionnés que sa mère et son père s’échangeaient bien malgré eux et dont Luce percevait chaque éclair. Luce, dans son génie enfantin, lui a d’abord parlé de la perle d’inspiration indienne que Laura porte au nez.

 

« Laura, j’adore ta perle! Ça fait longtemps que tu t’es fait transpercer le nez? »

« Transpercée? On dirait que tu parles d’une lance d’un chevalier du moyen-âge qui m’a traversé le corps! » dit Laura en éclatant de rire

« Vous en avez encore des chevaliers chez vous et des châteaux dans ton pays? »

« Oui mon père et ma mère vivent dans un vieux château rénové dans les montagnes dans le val d’Isère! »

« T’es une princesse alors? »

 

Laura éclate encore d’un rire profond.

 

« Oui, si tu veux! »

« Moi aussi! » dit Luce en murmurant pour ne pas que ses parents entendent. Ma mère m’a toujours appelée ma petite princesse… elle pense que c’est une blague mais moi je sais que c’est vrai. »

« T’es belle comme une princesse alors je te crois!’ lui répond Laura en lui caressant ses cheveux bouclés avec une tendresse infinie.

 

Ces deux-là sont devenues des soeurs de coeur et d’âme en une fraction de seconde et représentent déjà à ce moment-là le ciment de cette nouvelle famille improbable.

 

Pendant une heure, Laura, adorant la décoration et la beauté des choses, fait visiter à Luce l’appartement de son père en lui racontant l’histoire de chacune des photos, des peintures, des reproductions et des bibelots qu’ils possèdent par centaines.

 

Huguette et Sébastien se regardent alors en riant et comprennent tout de suite que ces deux filles, ce serait du solide. En fait, ils étaient maintenant quatre et ils feraient tout ensemble, ce que jamais Huguette n’aurait imaginé, elle qui prenait un soin jaloux  à protéger à l’extrême ceux qui entraient dans le monde de sa petite idole. De son coté, Laura pardonna si rapidement à Sébastien ses récents mensonges qu’elle en oublia même de voir les regards éternels entre les deux parents. Tout dans ce futur arrangement étrange était parfait. La naïveté et la pureté d’âme de Laura, l’amour profond mais impossible à vivre de façon réel et incarné de nos deux Roméo et Juliette et l’intelligence vive de Luce qui saisissait tout et qui bouffait de la vie comme on dévore une crème glacée au chocolat quand on a 7 ans l’été à midi par 30 degrés.

 

L’arrangement se concrétisa si rapidement qu’une semaine après le mariage de Sébastien et Laura où Luce fut la jeune fille d’honneur et où Huguette n’arriva pas à s’arracher le sourire qui la transperçait, la mère et la fille accueillirent les tourtereaux au retour de leur voyage de noces à Boston. À la grande surprise des jeunes mariés, et autour d’un superbe repas qu’elles leur avaient organisé chez eux, Sébastien et Laure, sans trop s’inquiéter, se questionnaient sur la présence de ce tas de boîtes vides qui remplissaient le salon.

 

Avant même qu’ils puissent poser une question et pendant qu’ils engouffraient un falafel végan que Luce et sa mère avaient confectionné, Huguette leur remit une enveloppe.

 

« Sébastien, Laura… Luce et moi on a pris une décision. Ouvrez l’enveloppe, vous comprendrez pourquoi on s’est permises d’apporter des boîtes chez vous. »

 

Dans l’enveloppe, ils trouvent des clés.

 

« Ce sont des clés de votre nouvelle maison! »

« Quoi? » demande Sébastien, bousculé par Huguette encore une fois.

 

Laura, elle, regarde ça avec calme et sans surprise, à croire qu’elle était au courant. Le clin d’oeil qu’elle fait à Luce et la précipitation avec laquelle les deux amies commencent à remplir une boîte confirme à Sébastien qu’il n’a surtout pas le choix d’embarquer dans la nouvelle aventure puisque ses trois femmes ont tout planifié.

 

« Laura, j’ai tellement hâte que tu vives avec nous. Est-ce que tu pourras m’aider à décorer ma chambre comme dans un château? »

« Oui oui, tiens, lui dit Laura, cette gravure, elle est pour toi, tu la mettras dans ta chambre. »

« C’est vrai? Maman maman regardeC Laura, elle me donne  cette photo… c’est un roi!  C’est ton père? »

 

Laura se contente de rire aux  éclats, Huguette continue de sourire comme elle  ne l’a jamais fait et Sébastien se résigne joyeusement à remplir des boîtes. Il apprend, au milieu de cette joie ambiante que le duplex appartenant à Huguette est en transformation. Lui et Laura habiteront au deuxième étage et, même si les rénovations ne sont pas encore terminées, ils déménageront dans trois jours.

 

Les rénos ne seront finalement terminées que deux mois plus tard et ils durent vivre chez Huguette le temps que l’escalier en colimaçon qui réunit les deux appartements (une l’idée de Luce qui veut vivre avec tout le monde) soit entièrement opérationnel pour vivre un peu d’intimité.

 

Le sort en est jeté. Tout ce beau monde vit maintenant ensemble. Huguette s’étant même occupée de sous-louer l’appartement des jeunes mariés, certaine qu’ils ne pourraient jamais résister à l’enthousiasme de la petite, non plus princesse, mais reine absolue de leur quotidien.

 

« Laura! » dit Luce en réveillant sa grande amie un samedi matin où Sébastien et elle font la grasse matinée.

« Bon matin princesse, dit Laura tout bas. Il ne faut pas réveiller les chevaliers, ils sont grognons le matin. »

« T’inquiète Laura, il faut qu’il se réveille parce que ce que j’ai à vous dire est génial! »

 

Luce brasse son père qui la chatouille pendant un bon 5 minutes et le bonheur continue mystérieusement à remplir le quotidien de cette étrange famille.

 

« Papa! dit Luce très sérieusement en profitant d’une accalmie de l’attaque de chatouilles quand Sébastien embrasse sa superbe Laura. Papa, arrête de l’embrasser comme ça, tu vas lui faire mal. J’veux pas que tu brises sa belle bouche avec tes grandes dents. »

 

Luce a en partie raison, Laura devient de plus en plus belle, le bonheur lui va si bien.

 

« Laura, papa, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer! »

 

Sébastien et Laura la regarde avec calme et habitude. Luce annonce toujours ce qui va leur arriver et rares sont les fois où elle n’a pas été obéïe.

 

« J’ai réfléchi et je suis prête! »

« Prête à quoi mon amour? » demande son père

« Prête à avoir une soeur ou même un frère! »

 

Sébastien et Laura éclatent de rire. Les paroles de cet enfant sont toujours tellement profondes et drôles à la fois. La veille justement, ils en avaient parlé et ils désiraient avoir un enfant.

 

« Alors, je descends faire des crêpes avec maman et vous pouvez y aller. J’ai vu dans un film comment on fait des enfants… j’veux pas voir ça mais vous pouvez le faire! »

 

Luce se retourne et sort de la chambre.

 

« Princesse, dit son père, ferme la porte s’il te plait! »

 

Ce que Luce fait avec un grand sourire! Puis,  même l’odeur insistante des crêpes ne peut les soustraire à leurs longs ébats créateurs.

 

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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