#1.10 La foule

#1.10 La foule

 

 

Les travaux de la petite fermette dont Mariloup s’occupe arrivent à une période importante de récoltes de certains légumes (plusieurs tomates et de nombreuses variétés de courges viennent à maturité et doivent être cueillies et vendues au marché). Les vendanges commenceront lundi prochain, toute la famille (cousins, cousines, amis, voisins…) doit religieusement y participer et le fait avec grand plaisir chaque année. Ce samedi sera la dernière journée où Mariloup pourra aller au marché public avec Maria pour vendre ses produits maraichers et son fromage de brebis.

 

« Luce, tu viens avec nous! »

 

Luce n’a pas le temps de dire quoi que ce soit que déjà les préparatifs l’incluent; elle ira au marché demain.

 

Depuis qu’elle a perdu son enfant et que Maria, Mariloup, Sébastien et Laura s’occupent d’elle, sa vie lui semble plus positive. Sur l’insistance de Laura, elle a quitté la bergerie pour venir s’installer au Château et Luce s’y sent comme chez elle, se rappelant les années où elle y a vécu avec Marcus et sa mère.

 

« T’as des nouvelles de ma mère, Laura? »

 

« Non… ton père et moi on lui écrit, on l’appelle mais elle ne répond jamais. On aimerait bien aller à Montréal et on espère qu’elle va bien… et toi? »

 

« Je… je l’ai vue … mais je ne lui ai pas parlé! J’pense qu’elle m’en veut! »

 

Mariloup, debout depuis 5 heures ce matin, venant chercher Luce pour le départ, la bouscule un peu:

 

« Luce, t’es encore en pyjama? Dépêche… je sais que tu adores la vie de château mais aujourd’hui on travaille! »

 

Luce voudrait bien rouspéter et rester ici dans la chaleur  et la beauté rustique du domaine mais on ne peut rien faire devant les décisions de Mariloup.

 

« Tu viens Laura? Et papa, il vient aussi au marché? »  arrive à peine à dire Luce pendant que la Mariloup entraine sa demi-soeur vers sa chambre pour la changer en fermière, elle qui n’a que des vêtements à la mode à porter.

 

Tout va si vite qu’elle entend à peine Laura lui dire :

 

« Non Luce, les vendanges commencent lundi, ton père et moi on prépare tout… n’oublie pas que la semaine prochaine, il y aura une vingtaine de personnes qui viendront travailler avec nous. Tu m’aideras à la cuisine si tu veux! »

 

« Tu peux être certaine, Laura! » peine à dire Luce pendant que sa demi-soeur lui enlève son chandail de nuit et lui arrache son pantalon de pyjama avant de lui lancer des vêtements de circonstance. Elle lui a apporté une salopette et un chandail rouge à l’effigie du Petit chaperon rouge (le nom de la compagnie que Mariloup a créée).

 

Mariloup regarde sa soeur presque nue :

 

« T’es vraiment belle Luce, comment tu fais? Moi j’ai l’air d’un vieux chiffon! »

 

« C’est mon métier d’être belle Mariloup. Savais-tu qu’avant de pleurer sur mon sort, des centaines de milliers de jeunes filles et même des gars écoutaient mes conseils tous les jours pour savoir comment être aussi belle que moi? »

 

« Moi j’y arrive pas! »

 

« J’te montrerai si tu veux, ma princesse… »

 

« Princesse? J’ai plutôt l’air de la bête des bois » dit Mariloup en riant, sans trop s’en faire véritablement  de son apparence. « Mais là, il faut se dépêcher; habille-toi en fille des bois, personne ne saura que tu es la plus belle du monde. Tu seras cendrillon! »

 

Enfilant le chandail et la salopette, puis des bottes de caoutchouc déjà salies de terre rouge, elles descendent rapidement et embrassent Laura en se dirigeant vers la porte. Avant de sortir, Luce s’arrête un seul instant devant un long miroir que Mariloup n’avait jamais remarqué et, magicienne, d’un seul geste de la main, elle replace une mèche de cheveux, se lisse les sourcils avec sa salive, se mord les lèvres et se tape les joues.

 

Laura et Mariloup arrêtent tout de leur précipitation et laisse aller un souffle d’admiration:

 

« Mais que t’es belle! »

 

« Qui, moi? » dit Luce en retrouvant un sourire qu’elle n’avait pas exprimé depuis des mois. La journée entière allait être marqué de son retour au sommet de la gloire, ne fut-ce que régional.

 

 

Sébastien aide Maria à remplir la petite camionnette de cageots de légumes et de bacs de fromage. Il arrête tout en admirant sa fille qui, habillée d’une salopette et de vêtements peut-être un peu troués mais assurément défraichis, aurait pu parader sur les allés de la mode parisienne.

 

Luce apprend beaucoup de choses ce jour-là. La plus importante est que cette vie si simple où des dizaines de personnes se saluent réellement et gentiment lui font du bien.

 

« Vous les vendez combien vos courges? » demande une dame qui regarde Luce en se demandant bien qui est cette nouvelle fille.

« Madame Bouchon, répond malignement Mariloup, vous les avez déjà achetées les courges tout à l’heure, elles dépassent de votre sac. Vous devriez plutôt acheter notre fromage et là, on vous dira tout de ma nouvelle vendeuse. J’vous comprends d’être curieuse. »

 

« Elles sont 1 euro le kilo » dit Luce, toujours un peu en retard dans la vitesse avec laquelle les gens se parlent au milieu de la lenteur ambiante de ce merveilleux matin d’automne qui avait décidé de transpercer l’horizon de rayons de soleil à travers les brumes éparses qui se dispersaient déjà à 9h15.

 

Luce est ravie. Mariloup et Maria ont décidé de tout lui montrer calmement et de ne jamais tenir compte de ses dizaines d’erreurs alors qu’elle ne sait pas les prix, qu’elle ne reconnait surtout pas la différence entre les diverses variétés de courges et de tomates et qu’elle remplit trop ou pas assez les sacs. Maladroite fille de la ville, elle n’en rajoute pas moins une grâce certaine qui attire tous les regards des villageois qui se tortillent d’envie de lui parler ou de connaître l’histoire de cette nouvelle paysanne. Vient-elle de Paris avec son accent étrange et pointue? Ou est-elle la descendante  de quelques nobles qui ont, jadis, habités l’un ou l’autre des plus grands châteaux de la Loire? Ce matin, on peut aisément voir un air joyeux sur toutes les lèvres et sur tous les regards parmi les dizaines d’étals qui se dressent sur la place publique et qui est traversée de part en part, et de façon chaotique, par presque tous les habitants de la région. Une rumeur sourde révèle la présence remarquée de Luce. Mariloup connait bien les gens de son hameau et elle sait que tous veulent en savoir plus sur Luce mais elle fait durer le suspense et développe son idée pour créer  de l’engouement autour de sa nouvelle compagnie et ainsi faire prospérer ses affaires, car elle a de l’ambition la petite Mariloup et désire créer le meilleur fromage de la région et ultimement, gagner des prix, puis créer de nouveaux formages.

 

Elle tient en Luce un trésor et ne veut pas le dévoiler trop rapidement et ainsi faire monter les enchères autour de l’intérêt envers son étal, déjà très apprécié dans la région.

 

Les samedis matin d’automne, pour annoncer les vendanges et pour fêter les récoltes tardives, la commune a comme tradition d’installer des tréteaux au milieu de la place et de laisser chaque producteur faire une petite présentation de ses produits au micro. Ce matin, avant que le maire ne vienne dire un petit mot pour gagner un peu de popularité aux yeux de ses électeurs, trois frères de la région installent, au vu et au su de tout le monde, un attirail d’instruments de musique, de haut-parleurs et de micros. Mariloup y reconnait Lucas, un gars qu’elle côtoie à l’école, un peu excentrique qui la fait rire avec sa propension à sortir des sentiers battus. Jamais il ne répond  directement aux questions des professeurs et souvent il se retrouve seul dans son coin lors des récrés, jouant de la guitare ou du banjo. Il est un des seuls gars de sa connaissance qui a participé au concours régional de poésie et qui a fait de l’improvisation et  du rap devant toute l’école. Un peu timide et solitaire, il est aussi original et Mariloup l’a remarqué. Ses meilleures amies, Joannie et Carla, n’ont de regards que pour les grandes gueules et ceux qui la jouent cool devant tout le monde et qui organisent des grandes fêtes nais Mariloup, elle,  aime bien Lucas… sans jamais le dire!

 

Lucas s’installe donc avec ses deux frères plus vieux que lui sur l’estrade qui attire peu les regards, ceux-ci étant encore dédiés à la bellissime Luce.

 

Après deux introductions musicales un peu jazzées qui passent inaperçues (les deux grands frères jouent du piano et du saxophone alors que Lucas, 14 ans, joue de la guitare, du banjo et du violon, dépendant des besoins), le maire du village, M. Lapointe, aidé d’un énorme feed back sonore, attire l’attention et le silence de tout le monde.

 

« Chers citoyens, citoyennes, je ne parlerai pas de moi et des élections qui viennent tout juste de me réélire, merci à vous… mais concentrons-nous plutôt sur la fête des récoltes maraîchères, prélude aux vendanges qui s’annoncent prolifiques cette année. Nous sommes fiers de vous laisser ce micro pour que vous veniez parler, à tour de rôle, de vos promotions et de vos produits. Qui veut commencer et annoncer des rabais supplémentaires peut-être? »

 

Mariloup attendant ce moment précis qui avait été publicisé dans les journaux, grimpe sur le tréteaux en saluant d’un généreux  sourire Lucas, qui fait mine de ne rien voir.

 

« M. le maire, avant de parler de nos produits j’aimerais bien que l’on salue les musiciens et qu’ils présentent leur groupe, dit-elle en donnant le micro à Lucas qui se le fait arracher des mains par le plus vieux de ses frères. »

 

« Merci Mariloup et bravo pour ton fromage… il est super bon. Notre groupe s’appelle  les free brothers   car nous sommes trois threeet nous sommes libres free! » personne ne rit à ce jeu de mot et le silence qui suit dure quelques secondes. Mariloup rompt le malaise en demandant : « Je connais Lucas mais vos noms aux deux autres? »

 

« Je m’appelle Mark et le pianiste, c’est Carl. »

 

« Vous allez chanter aussi? »

 

« Oh non Mariloup. Justement on se cherche un chanteur ou une chanteuse. Tu chantes toi? »

 

« Oh non! Moi je vends des légumes et du fromage. »

 

« Oui il est très bon ton fromage »

 

« Merci et, comme vous savez, mon père est au champ pour préparer les vendanges mais, pour annoncer mes produits, je vous vous présenter sa fille! »

 

« Mais, reprit Mark, c’est toi sa fille, non? »

 

« Oui, mais ceux qui nous ont connus il y a quelques années savent qu’il a eu une fille avec Huguette qui était mariée à Marcus, mon oncle. »

 

Un murmure se répand dans la foule car tout le monde a un beau souvenir de Marcus qui était très apprécié. Sa mort accidentelle sur son domaine avait beaucoup peiné les gens de la région.

 

« Alors,  je sais que tout le monde se demandait tout à l’heure qui est la beauté de mode qui vend des courges avec moi et Maria; et je vous présente:  Luce. »

 

Luce s’approche, très surprise et un peu nerveuse mais, habituée au devant de la scène, elle charme un peu tout le monde avec sa voix mielleuse et envoûtante.

 

« Bonjour… je m’appelle Luce et je voudrais bien vous parler des variétés de courges et de tomates mais, comme je n’y connais pas grand-chose, je ne peux que vous dire, qu’elles sont délicieuses. Venez y goûter. Bon… je suis assez habituée de parler devant des gens pour comprendre, à votre regard, que je dois en donner plus. Mariloup, aide-moi! » dit Luce en riant et en faisant rire tout le monde grâce à sa candeur et, disons-le, à son charme naturel et à sa voix qui pousse à l’écoute.

 

Le 5 minutes qui suivit fut merveilleux de simplicité et de plaisirs partagés pour tout le monde et marque  le début d’une tradition qui rendit Luce très populaire auprès de tous les maraîchers et producteurs du coin, au point où on lui demanda de venir parler sur la scène tous les samedis de l’automne suivants pour annoncer les spéciaux de chacun.

 

Tout d’abord, elle fait rire tout le monde en répétant au micro ce que Mariloup lui dit très fort et que tout le monde  comprend déjà.

 

« Courge: 1 euro le kilo » crie Mariloup dans l’oreille de Luce et… dans le micro.

« Courge: 1 euro le kilo » répète Luce

« Tomates vertes,  50 centimes le kilo » crie Mariloup

« Tomates vertes, 50 centimes le kilo » répàte Luce

 

Au fil des dix ou douze annonces de ce manège rigolo, le band et la foule entière répète après Mariloup, et à l’unisson avec Luce, les prix de vente des produits de l’étal Le petit chaperon rougedu Domaine de la Brunière.

 

Luce, emportée par la foule, annonce soudain, de son propre chef:

« Et le fromage de brebis, il est gratuit! »

Et tous de dire très fort, le band accompagnant le tout d’accords musicaux: « Et le fromage de brebis, il est gratuit! »

 

Mariloup éclate de rire devant cette erreur (à noter que tout le monde comprend que c’est une erreur ou une blague mais on s’amusait ferme) puis, grimpant sur la scène, elle dit très fort :

« C’est une erreur! »

Luce, embarquant dans le jeu de l’improvisation  (ce en quoi elle était passée maître depuis 4 ou 5 ans qu’elle créait des balados et des émissions sur youtube et sur son site web) reprend, dans le micro:

 

« Mariloup, chez Le Petit chaperon rouge, nous n’avons qu’une parole: J’ai dit que le fromage de brebis était gratuit! »

 

Elle fit un signe à la foule et, le band suivant la cadence, tous dirent : « Le fromage de brebis, il est gratuit! »

 

« Mais comme j’étais emportée par la foule, je le redis encore et encore :

Le fromage de brebis il est gratuit! »

Tous répétent en choeur avec bonheur :   » Le fromage de brebis il est gratuit! »

 

« En fait, conclut Luce, il est gratuit mais vous donnerez ce que vous voudrez! car comme vous savez j’ai été… » Et Luce, véritablement emportée par la foule, se met à chanter la chanson éponyme de la PIAF, aussitôt accompagnée du band comme si tout cela avait été répétée et répétée des dizaines de fois.

 

Emportés par la foule qui nous traîne
Nous entraîne
Écrasés l’un contre l’autre
Nous ne formons qu’un seul corps
Et le flot sans effort
Nous pousse, enchaînés l’un et l’autre
Et nous laisse tous deux
Épanouis, enivrés et heureux

 

Je revois la ville en fête et en délire
Suffoquant sous le soleil et sous la joie
Et j’entends dans la musique les cris, les rires
Qui éclatent et rebondissent autour de moi
Et perdue parmi ces gens qui me bousculent
Étourdie, désemparée, je reste là
Quand soudain, je me retourne, il se recule
Et la foule vient me jeter entre ses bras

 

Emportés par la foule qui nous traîne
Nous entraîne
Écrasés l’un contre l’autre
Nous ne formons qu’un seul corps
Et le flot sans effort
Nous pousse, enchaînés l’un et l’autre
Et nous laisse tous deux
Épanouis, enivrés et heureux

 

 

 

 

Au marché public, c’est le délire.

 

La chanson, la joie, les rires partagés, Luce est devenue en une demi-journée une grande vedette et elle démarre une longue tradition où, un samedi par année, tous les producteurs locaux viennent annoncer que POUR UNE MATINÉE, LEURS PRODUITS SONT GRATUITS.

Et la foule, chaque année, en souvenir de Luce, dit très fort:

LES PRODUITS SONT GRATUITS! »

 

Puis, invariablement, ils disent chacun leur tour: « Chacun donne ce qu’il veut mais C’EST GRATUIT »

 

Les profits chaque fois sont faramineux, les gens appréciant d’être traités si librement.

 

Mark, lui, le samedi suivant, voyant le succès de cette voix extraordinaire, et lui ayant proposé deux chansons que Luce a intégré et chanter en public feuille à la main mais regard perçant et envoutant vers la foule conquise, annonce à Luce qu’elle sera la prochaine chanteuse de leur groupe qui devra se trouver un nouveau nom. Elle refuse catégoriquement, par coquetterie, puis elle accepte d’aller à la répétition de mardi prochain à la salle paroissiale.

 

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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