1.1 Le cadeau

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.1 Le cadeau

 

Pour les 5 ans de sa fille Luce, Huguette décide d’organiser une grande fête surprise. Elle invite sa mère, son père, ses frères et soeurs, les amis de la garderie et les parents des petits amis. Elle ose même lancer un message à Sébastien le père de l’enfant qui ne sait pas vraiment qu’il est père et qui n’a pas entendu parler de la belle Huguette ni de la splendide Luce depuis 5 ans et demi justement, quand il a quitté son amoureuse pour un voyage en Europe du haut de ses 19 ans et de son goût de l’aventure. Huguette n’a pas de petit ami depuis la naissance de sa princesse et elle n’en a pas cherché la compagnie. C’est elle qui a mis fin aux nombreuses lettres de Sébastien en lui écrivant encore et encore que c’était fini entre eux et en lui souhaitant une belle vie. Il lui répétait sans cesse qu’il l’aimait pour toujours et qu’il aimerait tant qu’elle vienne le rejoindre en Europe où sa grande culture et sa connaissance du monde des arts la rendrait si heureuse. Elle mentit en disant qu’elle avait un nouvel amour et qu’il n’y avait plus de place pour lui dans sa vie. Elle mentit encore plus fort en omettant de lui parler de sa grossesse. Elle avait réalisé en un instant que Sébastien n’était pas un homme pour elle et surtout pas un père pour son enfant… pour des raisons obscures et sans profondeurs (elle n’aimait pas ses cheveux frisés ni la touffe de poils épars qui formait une île dans son dos et le trouvait trop beau et pas assez connaisseur des grands auteurs… un jour elle lui avait parlé de Spinoza et il avait cru qu’elle parlait d’un nouveau restaurant espagnol sur la rue St-Laurent. Face à sa méprise, ils avaient ri pendant des heures et il l’avait entrainée dans un marathon de découvertes culinaires dans l’espoir qu’ils trouveraient un plat espagnol à Montréal qui serait à la hauteur des pensées philosophiques de ce cher auteur qui plaisait tant à Huguette. C’est la dernière fois qu’Huguette a autant ri… elle était mal à l’aise avec le bonheur quotidien qui s’amalgamait avec les manières d’être de Sébastien, sa façon continuelle de rire de tout et de vouloir toujours rencontrer quelqu’un, d’aller voir un film, d’inviter des amis à souper, de transformer une chicane en fête de la rigolade… Quand elle faisait une liste dans sa tête de tout ce qui lui permettait de lui écrire qu’elle ne voulait plus le voir, ses défauts s’arrêtaient là aux quelques facéties ou marques du destin citées plus haut… elle aurait bien aimé en trouver d’autres pour justifier son désir de le fuir mais elle savait qu’elle ne trouverait jamais un être aussi vivant, beau, joyeux, curieux, attentionné, sensible, romantique et amoureux que lui). Pourtant, jamais elle ne s’est sentie coupable de lui avoir volé sa paternité. Elle avait rencontré l’amour ultime à 21 ans, elle aurait un enfant de lui, plus besoin de sa présence… il lui avait donné le meilleur; la vie de Luce.

 

Cette décision prise, elle savait qu’elle ne voudrait plus jamais d’un autre homme dans son lit. D’ailleurs, pour elle, en amour comme partout dans sa vie, quand c’était fini elle ne regardait jamais en arrière. Elle vivrait désormais avec et pour sa fille car, elle le pressentait, elle aurait une fille. C’est donc sans surprise qu’elle mit au monde une magnifique petite boule d’amour aux yeux bleus et aux joues toutes roses.

 

Huguette a ensuite modifié sa vie du tout au tout après la naissance de Luce. Auparavant, elle travaillait en finance  pour  une grande banque canadienne, puis, progressivement, et à la grande surprise de ses supérieurs, elle a demandé non pas une mais deux rétrogradations. Elle travaille désormais comme comptable responsable des comptes à recevoir, son salaire a chuté de 30% mais elle peut commencer et terminer son travail à des heures fixes et n’apporte jamais de boulot à la maison. Érudite d’histoire et de littérature, elle a ressorti du sous-sol de sa maison d’Ahuntsic qu’elle a acheté avec l’argent qui lui a toujours collé à la peau, de grandes boîtes remplies de livres qu’elle gardait depuis la fin de son adolescence quand elle étudiait au Cegep en sciences humaines alors qu’elle dévorait tous les livres; les philosophes (Nietzsche, Spinoza, Descartes), les grands romanciers (Victor Hugo, Zola, Georges Sand, Proust, Dostoïevsky), les poètes (Baudelaire, Nelligan, Verlaine, Rimbaud, Éluard), les grands textes de théâtre (Shakespeare, Molière, Beaumarchais, Goldoni, Racine, Marivaux, Tchekhov, Beckett, Brecht, Anouilh, Ionesco) et autres textes d’auteurs qu’elle aime tout particulièrement (Houellebecq, Eric-Emmanuel Schmitt, Marie-Claire Blais, Anaïs Ninn, Henry Miller, Steinbeck, Kerouack, John Irving et tant d’autres). Son salon, son bureau, sa cuisine débordent de livres et sa vie semble renaître avec la venue de cette petite fille énergique et si belle qu’a tout de suite été Luce.

 

Huguette, à 26 ans, décide donc de briser la perfection de sa vie en invitant Sébastien à la fête des 5 ans de sa fille inconnue. Au téléphone, il a mis quelques secondes à reconnaître  la voix de son amour perdu puis son enthousiasme perpétuel a repris rapidement le dessus et il a accepté l’invitation. Huguette ne lui a pas dit l’âge de sa fille et, jamais, Sébastien ne se doutait qu’il en était le père. Il avait essayé de reprendre contact avec elle à son retour d’Europe il y a deux ans mais Huguette n’avait pas retourné ses appels. Il avait recommencé ses études en droit et tout s’annonçait bien pour lui, d’autant plus qu’il vivait une splendide histoire d’amour avec Laura, une française de Grenoble qui l’avait suivi jusqu’au Québec et qui comptait bien fonder une famille avec lui. Sébastien pensait avoir oublié sa Huguette, son grand amour de jeune adulte mais, surprenamment, lors du téléphone de celle-ci, quand il accepta l’invitation à la fête de la petite Luce, il ne lui parla pas de Laura et décida d’y aller seul. Il mentit même à son amoureuse et prétexta un rendez-vous avec ses copains au parc pour une partie de cartes en plein après-midi. Sébastien sentait qu’il avançait sur un terrain miné; avait-il encore des sentiments pour celle qui l’avait tant fait souffrir en repoussant leurs promesses et leur futur commun? Léger et confiant comme toujours, il se convainquit que tout était pour le mieux et qu’il allait rencontrer un amour de jeunesse et qu’il reverrait ainsi son ex-belle famille avec qui il s’était toujours bien entendu. Curieux quand même, se dit-il, ce souci qu’il met à si bien mentir à Laura, lui qui ne ment jamais.

 

Il apporta des fleurs pour Huguette et des cahiers à colorier accompagnés d’un magnifique coffre à crayons pour la petite qu’il avait bien hâte de voir. Sa Huguette était si belle qu’il se demandait bien ce qu’aurait l’air sa fille.

 

Quand il sonne à la porte de la maison de son ex, qui, pour un temps avait été sa maison, il se sent extrêmement nerveux et comprend qu’il plonge dans des méandres de sentiments troubles auxquels il n’est pas habitué à faire face. Sa Laura aime la vie simple et ne comprendrait rien à ce mensonge. Sébastien, peu enclin à l’introspection, pense partir en courant et à oublier rapidement ce retour en arrière qui pourrait, il le sent maintenant, l’empêcher de vivre sa vie heureuse   toute tracée en bonheurs à venir; Laura est si belle, elle l’aime tellement, ils s’aiment tellement, tout est si simple pour eux, si joyeux. Alors qu’avec Huguette…

 

Au moment où il s’apprête à fuir, une toute petite fille, un soleil, ouvre la porte et lui dit:

 

« T’es qui toi? »

 

En la voyant, en un éclair, il devine tout : « C’est sa fille ». Comment a t-il pu ne pas penser à cette éventualité? Huguette encadre la petite derrière et lui dit:

 

« C’est ton père Luce. Je ne t’en avais pas parlé  mais voilà ton cadeau d’anniversaire; un père! »

 

À cet instant précis, Sébastien a su qu’Huguette, SA Huguette était devenue folle.  Il avait été l’instrument de sa folie; elle l’avait manipulé pour se créer une famille juste à elle et, lui, il continuait à être utilisé. Il allait rouspéter, crier, exprimer fortement son désaccord mais les yeux de sa fille le rendirent totalement fou à son tour mais d’amour cette fois.

 

Une heure plus tard, après avoir discuté avec ses ex-beaux-parents et son ex-famille qui, eux non plus, n’avaient jamais su  que c’était lui le père de Luce, il se retrouva seule avec Huguette.

 

« Tu n’as pas d’amoureux? » lui demanda Sébastien.

« Non! »

« J’ai… Laura! Alors… »

« Ne t’inquiète pas, je ne veux plus de toi comme amoureux… tu es son père et, je pense qu’elle t’aime déjà! Elle est un ange, tu sais. Et un ange, il faut s’en occuper très profondément. »

« Pourquoi tu n’as jamais voulu de moi? Et pourquoi tu ne m’as rien dit? »

 

Huguette ne répond pas, elle pleure.

 

« Je ne sais pas Sébastien, je ne sais pas… je… je ne comprends rien à ce qui m’arrive et… »

« Mais moi Huguette, je peux te rendre heureuse! Je t’aime » se surprit-il à lui révéler.

 

Huguette se met à pleurer très fortement et elle repousse la main de Sébastien qui se pose sur son bras. Le contact avec lui la brûle jusqu’au coeur. Ce simple touché leur fait d’ailleurs très mal à tous les deux. Luce s’approche alors de sa maman et lui dit:

 

« C’est papa qui te fait pleurer? »

« Non non, on pleure de joie de se retrouver! »

« Vous allez vous marier? » leur demande Luce.

« Non, dit Huguette ou plutôt oui,  Sébastien va se marier avec Laura, je ne la connais pas encore mais je suis certaine qu’on va l’aimer. »

 

C’est ainsi que le soir même, Sébastien, poussé par la femme qu’il aime le plus au monde, et encouragé par sa fille toute neuve, demande en mariage Laura qui accepte tout d’suite.

 

Sébastien est heureux et un peu triste à la fois, lui qui ne l’est jamais. Comment réussira-t-il à tout expliquer cela à sa future femme? Lui qui ne ment jamais, s’engouffre déjà dans les marais de l’esprit tordu d’Huguette, l’amour de sa vie. Ne lui reste qu’à s’accrocher au bonheur de vivre avec Laura. Et Luce dans tout ça? Pas vraiment un cadeau cette histoire!

 

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

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