#1.0 Huguette avait une fille

Chronique fiction.

de François Tardif

Tout ce que je vous dirai ici est pure fiction… à moins que…

 

#1.0 Huguette avait une fille

 

« Huguette Morin est morte seule, abandonnée de tous, semble-t-il, mais aujourd’hui nous voulons dans cette petite chapelle, rendre hommage à cette femme et aux autres inconnus qui, chaque année, disparaissent de la surface de la Terre. Chaque fois qu’il le faut, au nom de la dignité humaine et, en se basant sur les principes de la charité chrétienne, nous rendons hommage aux pauvres gens qui n’ont plus rien dans la vie et qui méritent cette modeste cérémonie des oubliés »

 

L’abbé Genest, 35 ans à peine, avait dû beaucoup se battre au diocèse pour rendre opérationnelle cette noble intention. En haut lieu clérical, on lui avait fait comprendre qu’il y avait tant à faire dans la société d’aujourd’hui pour trouver de nouvelles âmes vivantes à adhérer au catholicisme qu’il ne valait pas la peine de s’occuper tant de ces âmes déjà déchues (et peine réelle il y avait eu pour ce jeune passionné de la religion pour réunir toutes les autorisations d’enterrer et de commémorer la mémoire d’un être seul et abandonné sans qu’il soit enterré dans des fosses communes).

 

Le jeune abbé avait reçu un appel ce matin du bureau du coroner  pour le compte d’une femme, morte il y a 7 jours déjà et qui n’avait été réclamée par personne. Il était un habitué des démarches à entreprendre pour récupérer le corps et signer tous les papiers en tant que membre de la famille. L’abbé Genest avait trouvé une faille dans les dédales administratifs; il était beaucoup plus facile et cela ouvrait tant de portes quand, à toutes les étapes subséquentes à l’appel de la morgue, puis du bureau du coroner, il mentionnait qu’il était un parent, lointain certes, de la personne décédée, mais une connaissance. Alors, il pouvait récupérer le corps et organiser une célébration personnalisée. Déjà, de généreuses personnes comme l’abbé Paradis ou Caroline Dostie de la mission sociale à l’Archidiocèse de  Sherbrooke ou Gilles Kèble de la fondation Kèble avaient depuis de nombreuses  années réussi à rendre des hommages souvent collectifs à ces morts oubliés, grand bien leur fasse. L’abbé Genest, inspiré de tous ces grands gestes d’humanité avait voulu, en bienveillamment ajustant la réalité, recréer un semblant de famille à ces tristes délaissés. Il trouvait le moyen de se faire passer pour un membre de la famille et il récupérait les biens et dettes s’il le fallait puis organisait  une messe, souvent célébrée devant des bancs presque vides, puis un goûter (où tous les itinérants se voyaient conviés) et un enterrement en bonne et due forme.

 

« Huguette Morin est morte dans la rue sans que personne ne se soucie grandement d’elle. Mais, aujourd’hui ici rassemblés, nous nous rappelons qu’elle est de notre famille. Famille des oubliés certes mais famille aimante. » disait l’abbé Genest sans se rendre compte qu’au milieu des 10 à 12 sans-abris et de la vieille dame qui venait religieusement à toutes les cérémonies de son officiant préféré, il y avait aussi une très joli demoiselle de 27 ans, Luce Morin, fille d’Huguette, qui cachait son charme resplendissant sous un chapeau défraichi qu’elle avait trouvé au fond de ses interminables walk-in où elle gardait tant de tissus qui l’avaient déjà  accompagnée dans ses multiples opérations de charme. Elle n’avait pas vu sa mère depuis 10 ans au moins et n’avait plus pensé à elle depuis la deuxième journée de sa fuite de la maison familiale en France. Au fait, non… elle avait recommencé à penser à sa mère, comme par hasard, il y avait sept semaines de cela, en remplissant un banal formulaire sur internet. On lui demandait le nom des membres de sa famille… alors qu’habituellement elle n’écrivait rien ou de faux noms, elle écrivit le nom de sa mère et cela la hanta pendant deux ou trois jours.

 

Puis, elle apprit qu’elle était enceinte, ne voulut pas le dire à ses trois amants du moment, les laissa tous tomber dans la même journée et entreprit les démarches pour un avortement, son troisième à vie. Indifférente à ce qu’elle allait vivre et prête à se sevrer de sexe et de quête de sexe pour quelques jours, elle fut très surprise, la veille de l’intervention, somme toute banale pour elle, de se réveiller en sursaut après avoir rêvé à sa mère qui appelait au secours. Elle qui avait tant détesté sa mère et qui l’avait enfermée beaucoup plus loin que ses vieilleries de chapeau ou d’habillements défraichis, se retrouvait, à un tournant de la jeunesse resplendissante qu’elle n’avait jamais cessé de connaître, seule et triste.

 

Combattante extrême de ce sentiment qu’elle abhorrait, elle se leva très tôt, se mit si belle qu’elle n’osa presque pas se regarder dans le miroir et se dirigea, faussement guillerette, vers la clinique où elle avait rendez-vous. Arrivée beaucoup trop tôt, elle s’assit sur la terrasse d’un café, fuyant les nombreux regards de tous ces hommes qui ne voyaient jamais rien de véritable derrière sa façade qui brulait les yeux et tornadait les envies. Aujourd’hui, toute cette comédie séductrice disparaissait malgré ses tentatives pour les rallumer sans cesse intérieurement. Pour dire cru; elle était à plat et se serait bien rouler en boule dans son lit mais rien ne l’avait jamais prédisposée à agir ainsi. Puis, une toute petite pensée subtile commença à s’amalgamer au fond de sa tête… cet embryon d’idée, elle la voyait poindre mais ne voulait surtout pas lui donner de l’importance. Mais, sans qu’elle n’y prenne trop garde, l’idée s’emballa, se matérialisa et prit réelle forme… devant elle, sur le bord du mur de pierre, une dame gisait par terre et dormait, cul vers la rue, tête vers la brique.

 

« Ma mère… »

 

Et revoilà l’idée qui germait et qui prit forme en lettres puis en mots:

 

« Ma mère, où est ma mère? Est-ce que cette femme itinérante est ma mère? »

 

Sans même boire son jus d’orange, elle laissa de l’argent sur la table et se précipita, très tristement, vers la dame couchée sur le trottoir.

 

« Maman? C’est toi? » dit Luce à cette pauvre dame qui ouvrit les yeux, regarda l’intruse et ne révéla que très peu d’intelligence et surtout rien du tout de sa mère.

 

Luce, bouleversée par ces récentes pensées qui lui permirent de se rappeler la vivacité d’esprit et l’intelligence encyclopédique de sa maman, se leva d’une traite, sourit très joliment à tous les hommes, jeunes ou vieux, qui s’empressèrent de la saluer puis elle se dirigea de plus en plus seule vers l’entrée de la clinique qui ouvrait à ce moment même.

 

Elle voulait que tout se passe très vite pour aller dormir; aujourd’hui, elle n’irait pas au boulot même si elle l’avait promis à sa patronne, madame grincheuse, la propriétaire de la boutique où Luce était l’égérie et la gérante. Il y avait encore des formalités et des questions à répondre puis, le tsunami affectif qui la submergeait depuis quelque temps refit battre son coeur à 200 cents à l’heure; au moment où elle écrivit son nom qu’elle ne fut pas sa surprise quand elle caligraphia Duhamel comme nom de famille au lieu de Morin, nom de son père qu’elle n, avait pas rappelé depuis trop longtemps et qui refaisait surface parfois comme ça dans son esprit..

 

« Vous vous appelez Duhamel? » demanda la préposée.

 

« Euh! Non… Morin! Duhamel, c’est le nom de mon père mais j’ai plutôt eu le nom de ma mère durant ma vie car…! » En disant cela, Luce éclata en gros sanglots qui ne s’arrêtèrent qu’au moment où elle sortit dans la rue et où elle comprit qu’elle ne se ferait pas avorter.

 

Pendant deux semaines, elle fit toutes les démarches pour retrouver sa mère. Ne comprenant aucunement ce qui lui arrivait, elle se déclara malade le plus souvent possible et réussit au bout de 5 jours à savoir où elle habitait. Certainement pas prête à l’aborder, elle la suivit quand elle sortait de son logement sur Villeray, tout près de St-Denis. Les trois matins avant sa mort, Luce se rendit compte qu’Huguette, sa mère, semblait très heureuse mais qu’elle ne parlait à personne. Elle allait toujours vers le parc Jarry où elle s’assoyait en regardant les gens, peut-être surtout les jeunes femmes de 35 ans qui avaient des enfants, sembla comprendre Luce en se cachant non loin de cette vieille et jolie femme. Luce retrouvait une certaine joie en observant celle qu’elle avait tant décriée et, au bout de ces enquêtes visuelles, elle se décida à l’aborder. Puis elle s’arrêtait.

 

« Mais qu’est-ce que je vais lui dire? Elle va m’en vouloir! Je m’excuse ou je l’accuse? Mais de quoi? Je ne me souviens même plus de nos chicanes! Je ne me rappelle même plus de sa voix ».

 

Puis, au moment où elle voulut abandonner sa filature, le petit être qui ne grouillait pas encore dans son ventre mais qui était bien là, lui soufflait d’y aller, de lui parler avant qu’il ne soit trop tard, semblait entendre Luce de cet être sans bouche, sans mot et sans vie qui la bouleversait au point de la changer du tout au tout.

 

Un matin, au coin du parc où était assis sa mère, elle la vit se lever, elle la vit traverser la rue et elle la vit perdre la vie. Le traumatisme fut si fort que Luce perdit connaissance et faillit perdre son enfant.

 

Aujourd’hui, à l’église, incognito, elle remercie profondément l’abbé Genest de ne pas avoir abandonné  sa mère Huguette et de lui célébrer une généreuse cérémonie mortuaire car elle a trop honte de sortir au grand jour et de révéler haut et fort qu’elle l’a laissée seule jusqu’à la fin.

 

En posant sa main sur son petit ventre qui allait grossir, Luce se surprit à sourire et à sentir le vent d’un léger espoir. En sortant de l’église, elle ne vit même pas les regards invitants qu’elle reçut par dizaines. Elle était enfin heureuse; elle avait retrouvé sa mère et elle aimait déjà tellement cet enfant.

 

(*) Toute reproduction en totalité ou en partie de ce texte est totalement interdit sans le consentement explicite et par écrit de François Tardif

 

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